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Une carotte de glace retirée à 120 mètres de profondeur au col de Dôme, dans le massif du Mont Blanc. (CNRS)
© Bruno Jourdain, Bruno JOURDAIN/CNRS Photothèque

glaciologie 

Une banque mondiale de glaces est créée au pôle Sud

Des échantillons prélevés sur des glaciers vont être transportés en Antarctique. Objectif: les protéger du réchauffement pour pouvoir continuer à les étudier dans le futur

L’opération a débuté le 15 août, et devrait durer trois semaines. Une équipe internationale de glaciologues a transporté un carottier par hélicoptère sur le glacier du col du Dôme, dans le Massif du Mont Blanc, à 4 300 mètres d’altitude. Une fois l’outil de découpe correctement positionné, il va creuser la calotte jusqu’à atteindre le socle rocheux. Cela afin de prélever de la glace et de la neige, sous forme de trois tronçons tubulaires de 130 mètres chacun. L’un sera analysé l’année prochaine à Grenoble, les deux autres envoyés, en 2020, sur la base franco-italienne de Concordia en Antarctique. Avec un objectif: créer dans cet endroit isolé du continent blanc, la première banque mondiale d’échantillons de glaciers!

Un étrange déplacement

Cet étrange projet de transbahutage de matériel réfrigéré d’un bout à l’autre de la planète est motivé par une constatation: les changements climatiques menacent l’intégrité de nombreux glaciers. Non seulement ceux situés à basse altitude qui devraient avoir complètement disparu de plusieurs régions du monde telles que les Alpes à la fin du siècle, selon les modèles les plus récents. Mais également ceux occupant les hautes cimes, dont certaines caractéristiques pourraient être modifiées.

«Des relevés réalisés en 1994 et en 2005 ont montré que la température du glacier du col du Dôme a augmenté sur sa tranche supérieure faite de névé de 1.5°C en dix ans. A ce rythme, il suffira de quelques années pour que sa surface connaisse, en été, des épisodes de fonte systématique. Le problème est qu’en fondant la neige va se transformer en eau» explique Jérôme Chappellaz, du Laboratoire de glaciologie et de géophysique de l’environnement (LGGE) du CNRS et l’Université Grenoble-Alpes, qui coordonne le projet avec Patrick Ginot, de l’Institut français de Recherche pour le Développement.

Des données uniques

Comme les calottes polaires, les glaciers des zones tempérées sont porteurs de multiples informations sur l’histoire de l’environnement même si, ayant été formés plus récemment, ils permettent de remonter moins loin dans le temps. En raison de leur position géographique, ils sont à même de fournir des données uniques sur l’évolution de la quantité des polluants présents dans l’atmosphère ou sur la succession de certains phénomènes climatiques «régionaux» du type El Nino.

Or en percolant à travers les couches de neige, l’eau issue des futures fontes estivales risque de détruire une partie de ces enregistrements. Une funeste perspective pour les glaciologues qui pourraient un jour se retrouver privés d’échantillons de qualité, alors que, leurs techniques ayant entretemps progressé, ils seraient susceptibles d’en tirer de nombreuses découvertes.

D’où l’idée d’un groupe de glaciologues de conserver une partie de ce patrimoine montagnard naturel à l’intention des générations futures, en prélevant des carottes sur les principaux glaciers du monde puis en les transportant dans une région froide où elles pourraient être stockées sur de longues périodes et à moindres frais. Les chercheurs du LGGE, de l’Université Ca’Foscari de Venise et du Conseil national de la recherche italien proposent de les entreposer dans une tranchée de dix mètres de profondeur, à creuser sur la base de Concordia. La température ne devrait jamais y dépasser les – 54 °C.

Gestion sur le long terme

Lancé en 2015, le projet en est à ses débuts. Il prévoit seulement à ce stade, une autre expédition de deux mois, en 2017, sur le glacier Illimani, à 6350 mètres d’altitude, dans les Andes boliviennes. Mais d’autres pays comme la Suisse pourraient rapidement être associés. «A condition que la question du financement soit résolue», indique Margit Shwikowski, du laboratoire de Chimie environnemental de l’Institut Paul Scherrer à Villigen, qui soutient le projet et dont l’équipe a participé à plusieurs opérations de carottage dans les montagnes du Pérou, sur les cimes du Kilimandjaro et dans les Alpes suisses notamment sur les glaciers du Silvretta et d’Aletsch.

Qui sera responsable de ce patrimoine?

Reste à établir sa gouvernance. Pour l’instant, le programme «Mémoire de la Glace» est porté et piloté par la Fondation Université Grenoble Alpes, qui se charge de trouver les trois millions d’euros nécessaires à son fonctionnement durant cinq ans. Mais il devra tôt ou tard être encadré par une autre structure. L’équipe doit notamment déterminer qui aura la responsabilité de gérer ce stock mondial de carottes patrimoniales sur le long terme. Des démarches sont en cours auprès de l’Unesco et du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP).

«Les glaces des glaciers comme celles des régions polaires sont des archives du climat et de l’environnement de notre planète. Mais, on est loin de les avoir autant étudiées. En conserver des échantillons avant que le réchauffement climatique ne les ait fait disparaître, et cela jusqu’au moment où les techniques d’analyse auront suffisamment progressé, c’est un peu comme déposer de l’argent à la banque. On le met à l’abri, le temps de savoir comment l’employer», estime le pionnier français du carottage glaciaire Claude Lorius, qui apporte son soutien financier et moral au projet.


A propos de glaciers, et de pôles

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