L’événement est attendu pour samedi soir. Ou peut-être dimanche soir. Le Jardin botanique de Bâle est prêt à fêter avec la population l’ouverture et la floraison de l’Amorphophallus Titanum, littéralement «pénis informe de Titan», un spectacle exceptionnel qui n’a eu lieu qu’une trentaine de fois en Europe depuis le début du XXIe siècle.

Jeudi, cette plante géante, qui peut croître de jusqu’à douze centimètres par jour, avait déjà dépassé la barre des deux mètres. Elle présentait fièrement son appendice d’un jaune beurre qui est à l’origine du nom de l’espèce. Mais attention, il ne s’agit pas d’un pistil. Pas plus que l’enveloppe vert tendre que l’on voit enserrer cet épi géant n’est, d’un point de vue botanique, une fleur. L’arum titan, de son petit nom, est une inflorescence, la plus grande du monde, soit un groupe de fleurs qui ne sont pas visibles, disposées par milliers précisément à l’intérieur de cet épi central.

Cela n’enlève rien à la beauté du phénomène. Tout d’abord la membrane (ou «spathe») va s’ouvrir en une impressionnante corolle rougeâtre. C’est le premier acte du spectacle, qui a toujours lieu en fin de journée, explique Heinz Schneider, du Jardin botanique de Bâle. Le deuxième acte, qui intervient six heures plus tard, est olfactif. Il sonne l’heure de gloire du «pénis». Car, pour que l’arum titan puisse se reproduire, et que ses milliers de fleurs soient fécondées, il a besoin du pollen d’une deuxième plante. Et des insectes qui le transportent à temps au bon endroit. Le «spadice» – nom scientifique de ce pénis floral – se transforme alors en une sorte de fabrique chimique qui va produire un arôme puissant de cadavre en décomposition, propre à rameuter coléoptères nécrophages et mouches diverses. La composition de l’odeur est bien connue: putrescine et cadavérine, auxquelles s’ajoutent deux substances soufrées. Une odeur nauséabonde, qui ne se respire que pendant la nuit qui suit l’éclosion de l’arum titan.

Ainsi, dès que l’enveloppe tombe, le Jardin botanique de Bâle, ne ménageant aucun effort, ouvre ses portes au public sans interruption pendant 24 heures. Les curieux peuvent suivre l’évolution de la plante au pénis géant par webcam sur le site http://titanwurz.unibas.ch. Et recevoir des bulletins de croissance réguliers.

Dès que la grande puanteur s’est évanouie, les fleurs femelles ne sont plus pollinisables. C’est ensuite au tour des fleurs mâles d’arriver à maturité, et de lâcher leur pollen sur les insectes qui s’échappent. «Une protection contre l’inceste, et une garantie de la diversité génétique», fait remarquer Heinz Schneider. Qui ne cache pas son admiration pour les mécanismes raffinés de l’arum titan. «La plante protège ses agents de pollinisation, la membrane se referme le long de l’épi, pour empêcher les oiseaux attirés par l’odeur de s’infiltrer et de venir manger les insectes. Mais ceux-ci ont encore assez d’espace pour pouvoir ressortir. C’est extrêmement rare qu’une feuille puisse s’ouvrir et ensuite se replier, sa structure en cannelures rappelle celle d’un parapluie.» Après quatre jours environ, le rideau tombe: l’épi central, qui a accompli sa mission, s’effondre sur lui-même comme un chiffon mou.

L’Amorphophallus Titanum est composé d’un tubercule qui émet une feuille unique chaque année. Il lui faut une quinzaine d’années pour avoir assez de réserves pour fleurir. Les responsables du Jardin botanique de Bâle ont reçu leur exemplaire en avril 2009 de collègues de Francfort. Il avait 15 ans, et son tubercule ne pesait que 8 kilos, contre une trentaine actuellement. A 17 ans, en avril 2011, il avait fleuri pour la première fois, une sensation suivie sur place par plus de 25 000 personnes. Contrairement à certaines idées reçues, la plante ne meurt pas, mais a besoin en général de deux à trois ans pour se régénérer.

Les Bâlois semblent avoir la main. «L’arum titan a besoin d’une température d’au minimum 23 degrés, idéalement de 30 degrés, jour et nuit, été comme hiver. L’humidité doit atteindre au moins 80%», explique son ange gardien. Le danger principal est les parasites, en particulier les vers. S’ils atteignent le tubercule, la plante peut dépérir en deux semaines.

Pour sa première floraison, les botanistes bâlois n’avaient pas voulu porter atteinte à l’intégrité de leur prodige. Mais cette année, ils vont tenter une pollinisation artificielle avec du matériel congelé en provenance de Bonn. Il faut pour cela découper une fenêtre dans la membrane extérieure. «Si cela réussit, nous pourrons récolter les fruits, des baies rouges de la grosseur d’une datte, et échanger les graines avec d’autres jardins botaniques. Dans notre domaine, on n’achète jamais, on troque», explique encore Heinz Schneider.

L’Amorphophallus Titanum a été découvert en 1878 par un botaniste italien sur l’île de Sumatra, le seul endroit où l’on trouve la plante en pleine nature aujour­d’hui encore. Mais on ignore presque tout sur ses conditions de vie, et en particulier si l’espèce est menacée.

Les botanistes bâlois vont tenter cette fois une pollinisation artificielle de leur prodige