Une chaire pour percer les mystères du lait maternel

Santé L’Université de Zurich va créer le premier poste du genre dans le monde

Le projet vise à mieux comprendre les mécanismes expliquant les facteurs protecteurs de l’allaitement

C’est une première mondiale qui pourrait venir combler des lacunes manifestes au sein de la recherche scientifique, en manque d’études réellement sérieuses sur la question. Unique en son genre, une chaire consacrée à la lactation humaine verra le jour à l’Université de Zurich en 2016, pour une durée de vingt-cinq ans au moins. Et ce, en parallèle à l’ouverture d’un poste similaire dans le Département de biochimie de l’University of Western Australia, à Perth.

Pour ce faire, la fondation de l’Université de Zurich s’est vue créditée d’un montant de 20 millions de francs versés par la Fondation de la famille Larsson-Rosenquist. Cette organisation basée à Zoug et fondée en 2013 par la famille Larsson – détentrice de l’entreprise Medela, qui fabrique des pompes médicales à Baar (ZG) – est entièrement dédiée à la promotion de l’allaitement maternel.

La chaire zurichoise, qui sera prochainement mise au concours, se partagera entre le Département de néonatologie de l’Hôpital universitaire zurichois (UZH) et celui de pédiatrie de l’Hôpital de l’enfance. Elle aura pour vocation principale d’acquérir de nouvelles connaissances sur la composition du lait maternel et ses propriétés fonctionnelles grâce à une approche interdisciplinaire.

Coresponsable du projet, le professeur Dirk Bassler, directeur du Département de néonatologie de l’UZH, y voit également le moyen de contrer les nombreuses pseudo-connaissances qui gravitent autour du lait maternel.

Le Temps: Il y a encore quelques décennies, la question de l’allaitement maternel n’était pas considérée comme un enjeu de société, mais comme relevant de la sphère privée. Pourquoi est-ce aujourd’hui si important d’en faire la promotion par le biais d’une chaire universitaire?

Dirk Bassler: Avec l’avancée des connaissances sur l’allaitement maternel, cette question s’est progressivement transformée en un enjeu de santé publique. Il faut toutefois admettre que l’on ne possède que très peu de données sur les mécanismes en mesure d’expliquer concrètement l’aspect protecteur du lait maternel sur la santé. Des recherches scientifiques indépendantes doivent donc être conduites et un hôpital universitaire représente l’environnement idéal pour cela.

De plus, et compte tenu du fait que le lait artificiel est promu par des lobbies puissants, il est sensé qu’une institution publique comme une université pousse la question du lait maternel en tête de ses priorités, surtout lorsque l’on connaît ses effets positifs sur la santé.

Justement, on parle beaucoup des bénéfices du lait maternel, mais la grande majorité des études menées jusqu’à aujourd’hui ne sont basées que sur des présomptions scientifiques.

– C’est vrai. Ce que l’on sait actuellement des effets protecteurs du lait maternel ne s’est construit que par l’intermédiaire de recherches par observation et non d’études comparatives. Dès lors, on ne peut parler qu’en termes d’association et non d’effets de causalité. L’allaitement est par exemple associé à une diminution des cas d’entérocolite nécrosante [une infection pouvant conduire à une perforation intestinale puis au décès, ndlr] chez le nouveau-né, en particulier lorsqu’il est prématuré. Nous ne sommes toutefois pas en mesure d’affirmer qu’il s’agit réellement d’un phénomène de cause à effet. Il est donc indispensable de rester très critique par rapport aux études et aux preuves disponibles car il n’est pas impossible qu’elles contiennent des erreurs de type systémiques ou méthodologiques.

Dès lors, quels sont les bénéfices de l’allaitement pour lesquels il existe des preuves tangibles?

– En ce qui concerne les prématurés, le lait maternel semble les protéger d’infections intestinales graves et prévient plus globalement les infections et la mort subite. Le développement général de ces bébés est également meilleur et leur prise de poids est plus rapide. Pour les enfants nés à terme, l’allaitement induit une diminution du taux d’infections respiratoires ou de la sphère ORL, comme les otites. Cela réduirait aussi l’incidence des maladies atopiques, comme l’eczéma ou l’asthme allergique, de même que l’obésité et le diabète.

Quant aux mères qui allaitent, elles souffriraient moins de dépression post-partum, de maladies cardio-vasculaires, voire de cancer du sein ou des ovaires. Il s’agit là de quelques exemples tirés des recommandations sur l’allaitement édictées par l’Académie américaine de pédiatrie en 2012. Mais à nouveau, il est indispensable de garder un œil critique sur ces résultats.

Pour obtenir les résultats les plus fiables possibles concernant la santé des nouveau-nés, il faudrait réaliser des études comparatives. On imagine toutefois mal le corps médical demander au hasard à des mères d’allaiter et à d’autres de nourrir leur enfant au lait artificiel uniquement pour l’avancée de la science...

– Absolument. Aucun comité d’éthique n’accepterait que l’on conduise ce genre d’études aujourd’hui. La situation était par exemple identique dans le cas des recherches concernant le lien entre la fumée et le cancer du poumon. Toutefois, grâce à de nombreuses recherches par observation de grande qualité et une mise en relation de tous les résultats, il est aujourd’hui possible d’affirmer qu’il y a bien un lien de causalité entre la cigarette et l’apparition de cette affection. Une démarche similaire peut donc être envisagée avec le lait maternel.

Sur quoi vont porter les recherches zurichoises liées à la chaire sur la lactation humaine?

– Nous allons principalement nous concentrer sur des travaux en laboratoire afin de comprendre les mécanismes, à un niveau cellulaire, expliquant le fonctionnement du lait maternel. Dans ce sens, nous collaborerons activement avec l’Université de Perth et son Département de biochimie. En parallèle, il sera aussi important de corréler les résultats obtenus en laboratoire avec des études par observation, ce que nous ferons au sein des Départements de néonatologie et de pédiatrie de l’Hôpital de l’enfance à Zurich, qui ont tout deux une longue expérience de ce genre d’études.

Votre financement provenant d’une fondation qui promeut l’allaitement maternel, serez-vous libres de conduire vos recherches de manière indépendante?

– Nous avons la garantie, établie contractuellement, d’avoir une totale liberté de recherche. Il n’y aura aucune influence de la Fondation Larsson-Rosenquist, sans quoi ce poste n’aurait jamais pu voir le jour à l’Université de Zurich.

Ne craignez-vous pas qu’un tel projet puisse avoir pour conséquence de culpabiliser encore davantage les femmes qui ne souhaitent pas allaiter?

– Il y a en effet beaucoup de pression dans nos sociétés par rapport à la question de l’allaitement. Le défi majeur, pour le corps médical, est alors de trouver une balance très fine entre le fait de ne pas culpabiliser les femmes, tout en fournissant des informations objectives sur les bénéfices du lait maternel. C’est pour cela qu’il me semble très important que des programmes soient mis en place au sein des hôpitaux, pour que l’allaitement puisse être promu auprès des femmes tout en départissant cette thématique de son aspect parfois trop émotionnel.