En juin dernier, à l’aube, la forêt tropicale de la région de Ban Nathan, au Laos, est témoin d’un atypique petit déjeuner. A 40 mètres du sol, muni d’un thermos, un homme suspendu à une petite montgolfière appelée «Bulle des cimes» glisse le long d’un cordage vers le couvert végétal de cette région dont une soixantaine de chercheurs français et laotiens inventorient la biodiversité. Bientôt, il rejoint une curieuse structure en forme d’oursin enchâssée dans la couronne d’un arbre émergeant: l’Etoile des cimes. «C’est une première officielle», se réjouit Gilles Ebersolt, qui réceptionne le café. «C’est la première liaison réussie entre les moyens aérostatiques – la Bulle des cimes – et les moyens fixes, représentés par l’Etoile des cimes où je me trouve.»

Depuis une trentaine d’années, cet architecte et inventeur développe, aux côtés du médiatique botaniste Francis Hallé et de l’aéronaute Dany Cleyet-Marrel, une série d’engins exploratoires de la canopée inédits, en complément des techniques classiques d’accès à ce dernier étage végétal des arbres (grue, tour ou encore techniques d’alpinisme). Sous les tropiques, cette interface entre la strate supérieure de la forêt et l’atmosphère est étudiée depuis des années par les scientifiques du monde entier pour son écologie exceptionnelle.

Directeur scientifique des missions, Francis Hallé a compilé un premier bilan des recherches scientifiques en 2000*: aérologie, mammalogie, microbiologie et morphologie végétale figurent parmi les 25 disciplines dont les chercheurs sont attirés par l’étude de la canopée.

Sous ces latitudes, au niveau bioclimatique d’abord, la perte de 60% d’humidité par les arbres en milieu de journée les interromprait dans leur activité photosynthétique, au lieu de leur faire tirer parti d’un puissant ensoleillement méridien. Ces végétaux font la sieste, en quelque sorte! Autre résultat confirmé: un même arbre peut contenir des génomes différents dans les cellules de ses branches maîtresses.

Concernant les insectes, 75% d’entre eux se concentrent au sommet des sylves et sont pour la plupart adaptés et inféodés à ce milieu. Les lianes, elles, seraient curieusement, mais logiquement, moins grignotées puisqu’elles sont utilisées comme passerelles d’accès par les herbivores des sous-bois.

La canopée apporte par ailleurs de nombreux savoirs pour l’espèce humaine. Pour sa santé, en premier lieu: en parasitologie, il a été découvert qu’une même espèce d’insecte pouvait piquer un chimpanzé de la canopée pendant la nuit, puis un homme au sol le jour suivant, lui transmettant ainsi la même forme de filariose lymphatique, une maladie encore appelée éléphantiasis. Une découverte qui fait du primate un potentiel réservoir du parasite.

Sur le plan biochimique, les arbres présenteraient, à leur cime, une concentration et une diversification nettement plus importantes de composés secondaires naturels que dans les sous-bois, signe d’intéressantes perspectives en recherche médicale et pharmacologique et en cosmétique (antibiotiques, substances cicatrisantes, écrans anti-UV, etc.). En aromathologie enfin, des «nez» ont capturé des molécules à des fins de parfumerie et pour le domaine agroalimentaire.

Pour Francis Hallé, lutteur invétéré contre la déforestation massive, les preuves de l’intérêt de préserver vivantes les forêts foisonnent, tant les enjeux économiques qu’elles représentent sont clairement supérieurs à ceux du bois coupé. Pour autant, «nous n’avons jamais eu la prétention de révolutionner la connaissance des forêts tropicales, précise le scientifique. Nous avons juste redonné à la canopée la place qu’elle méritait; le mot et le concept sont maintenant passés dans la connaissance collective du grand public.»

Ces résultats ont pu être mis en évidence au fil des explorations menées au Brésil, au Gabon ou à Madagascar, grâce notamment au Radeau des cimes, première invention datant des années 1980. Cette structure gonflable de 600 m²était déposée sur la canopée par un dirigeable. Avec l’expérience des années et des lieux, le trio fondateur de ces missions a diversifié les engins pour répondre plus précisément aux besoins de leurs utilisateurs. De nos jours, les outils sont plus modestes que l’originel Radeau et mieux adaptés aux conditions locales.

Cette année, dans un haut lieu de biodiversité du Laos, une montgolfière a pour la première fois déposé l’Etoile des cimes dans la couronne d’un arbre tuteur. Ne pesant que 100 kg pour 13 m d’envergure, cette structure est «autotendante», c’est-à-dire capable de se stabiliser d’elle-même par répartition des contraintes mécaniques dans la totalité de sa composition. Cette faculté, appelée tenségrité, permet un développement tridimensionnel maximum de l’outil pour un minimum de matériaux. En outre, l’engin s’incruste à l’aide d’une quille dans un seul arbre, soit quatre de moins qu’il n’en faut pour utiliser le Radeau. Le prototype donne ainsi accès à des forêts pluri-spécifiques. Les botanistes, entre autres spécialistes, se sont rapidement approprié cet espace pour récolter des orchidées épiphytes (poussant sur les rameaux de l’arbre). Néanmoins, des améliorations sont prévues: la surface du «plancher» est insuffisante, la bâche parapluie gène les observations et l’habitacle peut être mieux aménagé.

Avec son ossature à 20 faces, l’Ikos se différencie de l’Etoile en étant camouflé à l’intérieur du feuillage de l’arbre, bien en dessous de la canopée. «Le fait d’y dormir nous a permis, au lever du jour, d’observer une quinzaine d’espèces d’oiseaux», relate Xavier Rufray, ornithologue à Biotope, un bureau d’études français spécialisé dans la faune, la flore et les milieux naturels.

Les entomologistes utilisent quant à eux davantage la Bulle. Le long de la corde de sécurité, ils y ont suspendu des pièges en plastique plats et englués qui interceptent les insectes en vol. A la clé, la publication d’articles scientifiques qui synthétiseront les données et décriront les espèces nouvelles. A terme, le Laos disposera d’une partie des échantillons pour sa collection nationale. Pour Henri-Pierre Aberlenc, entomologiste au Centre français de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), ce n’est qu’en connaissant mieux sa biodiversité qu’un pays la préservera.

Et Francis Hallé d’ajouter: «Au lieu d’ouvrir la porte aux coupeurs de bois comme dans les pays voisins, les autorités laotiennes choisissent de préserver autant que possible ce qu’il leur reste de forêt primaire et de la mettre à disposition comme héritage et comme matériel pour la recherche scientifique.» La mission d’inventaire de la biodiversité des forêts tropicales, qui est une demande du Conseil national des sciences du Laos, pourrait ainsi se poursuivre jusqu’en 2015.

* «Le Radeau des cimes – L’exploration des canopées forestières», par Francis Hallé, avec Dany Cleyet-Marrel et Gilles Ebersolt. Ed. Jean-Claude Lattès, 2000.

«Nous avons redonné à la canopée la place qu’elle méritait; le mot est passé dans la connaissance publique»