L’objectif était ambitieux: faire ­revenir les saumons dans le Pacifique Nord et récupérer d’importantes sommes d’argent par la vente de crédits carbone. Russ George, un entrepreneur américain qui se pique d’océanographie, a promis tout cela aux autorités d’Old Massett, un petit village de l’archipel canadien Haida Gwaii, situé au large de la Colombie-Britannique.

Comment? En «fertilisant» l’océan avec une centaine de tonnes de particules de fer. Menée en haute mer en juillet, sur une zone d’environ 10 000 km2, l’expérience a coûté 1 million de dollars (environ 770 000 euros) à la communauté autochtone, sans compter un prêt bancaire de 1,5 million de dollars supplémentaire, garanti par elle. Récemment révélée par le quotidien britannique The Guardian, l’expérience est, depuis, au centre d’une forte polémique – au Canada et au-delà.

Pour les associations comme Greenpeace ou l’ETC Group, l’opération, réalisée sans les autorisations requises, contrevient à la Convention sur la diversité biologique, ainsi qu’à la Convention de Londres sur la prévention de la pollution des mers. Les instigateurs de l’expérience, financée par la société Haida Salmon Restoration Corporation (HSRC) – dont le directeur scientifique est le fameux Russ George –, ont de leur côté assuré, lors d’une conférence de presse tenue le 19 octobre à Vancouver, qu’«au moins sept ministères étaient au courant».

Céline Tremblay, porte-parole du Ministère de l’environnement canadien, confirme que «des agents ont rencontré des représentants de l’entreprise le 7 mai». Ils ont été informés des lois canadiennes interdisant la fertilisation des océans. La seule exception, rappelle-t-elle, concerne les «projets de recherche scientifique accrédités», mais le ministère n’a reçu «aucune demande d’autorisation».

La communauté scientifique conteste aussi avec force la légitimité et le bien-fondé de cette expérience. «Comme la plupart des campagnes scientifiques en mer, les expériences scientifiques dites «de fertilisation» sont préparées très longtemps en amont, rappelle Francesco d’Ovidio, chercheur au Laboratoire d’océanographie et du climat (Université Paris-VI, CNRS, IRD, MNHN). Elles sont discutées pendant un an et demi à deux ans dans la communauté scientifique pour en évaluer les risques potentiels et l’intérêt, en termes de recherche.»

Plusieurs expériences scientifiques semblables ont été menées au cours de la dernière décennie. Elles montrent que l’épandage de sulfate de fer dans certaines régions de l’océan pouvait parfois augmenter la productivité – donc l’abondance – du phytoplancton dans les eaux de surface. Mais le stockage effectif de dioxyde de carbone (CO2) n’a pu être montré qu’une seule fois, dans les conditions très particulières de l’océan Austral.

Malgré l’absence de preuves de l’«efficacité climatique» de l’expérience, le conseil d’Old Massett espérait récupérer son investissement dans l’opération grâce à la vente de crédits carbone. En témoigne un échange de courriers entre le conseil d’Old Massett et la banque Northern Savings, qui a accordé le prêt. Dans ces lettres, rendues publiques par le groupe de conservation Living Oceans Society, on identifie même une entreprise européenne comme acheteur potentiel des crédits carbone!

Quant à faire revenir le saumon dans le Pacifique Nord… Le postulat avancé est que la prolifération de phytoplancton favorise celle de son prédateur immédiat – le zooplancton – et que l’abondance de celui-ci dope à son tour les populations de salmonidés qui s’en nourrissent. Là encore, les scientifiques doutent fort qu’un lien aussi simple puisse être tiré. «On ne réussira jamais à montrer de lien entre cette expérience et l’état de la pêcherie, estime M. d’Ovidio. Il y a beaucoup trop de paramètres non contrôlés pour pouvoir démontrer la réalité d’un effet.»

«Le bloom de plancton que l’on observe après ces expériences disparaît très rapidement, alors que le cycle de vie du saumon est beaucoup plus long», confirme Christine Klaas, chercheuse au Alfred Wegener Institute, spécialiste des aspects biologiques de la fertilisation océanique. «En outre, ajoute-t-elle, les risques présentés par ce genre d’opération ne sont pas nuls. Il est possible de voir proliférer certaines diatomées qui produisent une toxine dont les effets peuvent être importants. Par exemple, des mortalités de pélicans, sur la côte ouest des Etats-Unis, ont par le passé été rapprochées de telles toxines.»

La légitimité de l’expérience est contestée