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Une expérience scientifique à 5300 mètres

Une expédition franco-italienne va tenter de comprendre comment des Péruviens des Andes ont pu s’adapter au manque d’oxygène en vivant à La Rinconada, la ville la plus haute du monde

Vivre en permanence à 5300 mètres d’altitude, ce n’est a priori pas possible. Sauf à La Rinconada, ville minière la plus haute du monde, sise dans le sud-est du Pérou, en pleine cordillère des Andes. Tout y a commencé par un simple campement de chercheurs d’or. Puis une ville-champignon a émergé en quinze ans autour de mines d’or creusées dans la montagne à grand renfort d’explosifs et de bulldozers, détruisant le paysage magnifique de l’Altiplano. Elle compte désormais plus de 50 000 habitants.

Les habitants ont des capacités exceptionnelles qui se traduisent en particulier par une augmentation de leurs globules rouges

Samuel Vergès, scientifique spécialiste de l’hypoxie

Comment font-ils pour vivre quotidiennement avec un taux d’oxygène que l’on pensait rédhibitoire – moitié moins qu’au niveau de la mer? C’est ce que veut comprendre une équipe de chercheurs franco-italiens conduite par Samuel Vergès. Cet ex-sportif de haut niveau est devenu un spécialiste de l’hypoxie – le manque d’apport d’oxygène à l’organisme. Son laboratoire mixte entre l’Institut national français de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et l’Université de Grenoble a déjà conduit des expéditions dans le massif du Mont-Blanc et l’Himalaya pour étudier ce phénomène lors d’une exposition temporaire à haute altitude. Il s’agit cette fois d’étudier les réactions de l’organisme lors d’une exposition permanente.

«Avec La Rinconada, nous disposons en quelque sorte d’un laboratoire à ciel ouvert», s’enthousiasme Samuel Vergès, qui ajoute: «Les habitants ont des capacités exceptionnelles qui se traduisent en particulier par une augmentation de leurs globules rouges pour s’adapter au manque d’oxygène.» Un quart des mineurs, soit un niveau très élevé par rapport à d’autres populations d’altitude, souffrent du mal chronique des montagnes. Un syndrome regroupant céphalées, essoufflement, cyanose, varices, acouphènes, perturbation du sommeil, apnée et souvent troubles de la circulation sanguine. Or, on ne comprend pas pourquoi une partie de la population s’adapte et l’autre pas.

Laboratoire mobile

L’équipe organise de fin janvier à début mars 2019 une expédition au Pérou avec un triple objectif: adapter des traitements à la population de haute altitude, mieux accompagner les résidents des plaines lorsqu’ils vont en altitude et enfin mieux traiter les pathologies liées au manque chronique d’oxygène, comme la broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO), l’apnée du sommeil ou certaines maladies cardiaques. «Nous espérons comprendre pourquoi certains de ces patients souffrent plus que d’autres du manque d’oxygène», commente Samuel Vergès.

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Concrètement, quinze spécialistes de la physiologie de l’altitude et du sang vont se rendre sur place avec un laboratoire mobile de plusieurs centaines de kilos afin d’évaluer des groupes d’habitants volontaires dans trois lieux différents: 20 personnes dans la capitale, Lima (au niveau de la mer), 20 autres dans une ville déjà bien haute de l’Altiplano, Puno (3800 mètres), et enfin 40 mineurs à La Rinconada, qui seront divisés en deux groupes, 20 bien adaptés et 20 victimes du mal chronique des montagnes. Des prélèvements sanguins seront effectués pour évaluer la viscosité du sang sur place et faire, en France, des analyses génétiques et épigénétiques (les facteurs influençant l’expression des gènes), la taille des vaisseaux sera mesurée, ainsi que leur adaptation quand le débit sanguin augmente, etc.

Bidonvilles pollués

L’une des difficultés sera sans doute d’éviter des biais dans le recrutement des volontaires, qui pourraient souffrir d’autres maladies. La Rinconada est en effet une ville très polluée où les habitants s’entassent dans des bidonvilles insalubres sans eau courante ni égouts, et où les déchets s’accumulent à ciel ouvert. Sans compter la pollution invisible, les tonnes de mercure utilisées pour purifier l’or et déversées dans les torrents jusqu’au lac Titicaca.

«A La Paz (4000 mètres), nous avons eu beaucoup de mal à constituer un groupe atteint uniquement du mal chronique, car les gens avaient souvent aussi d’autres problèmes cardiaques ou pulmonaires», témoigne Claudio Sartori, responsable des maladies de montagne au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), à Lausanne, qui étudie depuis plus de dix ans l’adaptation à l’altitude des habitants de la capitale bolivienne. Mais cela n’inquiète pas trop Samuel Vergès: «Nous allons choisir des populations très homogènes, uniquement des hommes de 18 à 35 ans, sans maladie respiratoire, vivant à La Rinconada depuis au moins trois ans et au-delà de 3500 mètres d’altitude depuis leur naissance.»

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Pour Claudio Sartori, «l’expédition française est intéressante surtout pour son aspect épigénétique». En effet, les populations vivant au-delà de 4000 mètres, les Andins, les Tibétains et les Ethiopiens, ont des profils génétiques différents, et les Andins s’adaptent moins bien à l’altitude que les autres. En particulier, leur taux de globules rouges est plus élevé, jusqu’à atteindre des niveaux délétères. «Nous espérons découvrir si des causes génétiques ou épigénétiques (qui peuvent se transmettre plus rapidement) expliquent ces différences d’adaptation», conclut Samuel Vergès. Rendez-vous fin 2019 pour les premiers résultats.

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