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Sur le campus de l’Université de Lausanne, en février 2012.
© LAURENT GILLIERON

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Une fraude scientifique à l’Université de Lausanne frappe une start-up valaisanne

Un biologiste de l’UNIL a falsifié des données publiées, aujourd’hui retirées. Il était aussi chef scientifique de la start-up Karmagenes basée à Monthey, qui vend des tests génétiques aux interprétations psychologiques controversées

Comme l’EPF de Zurich en 2015, l’Université de Lausanne (UNIL) connaît une fraude scientifique. Un biologiste a falsifié les données d’un article publié dans une revue spécialisée. Et cette annonce résonne en Valais aussi, puisque cette personne était jusqu’à mardi Chief scientific officer de l’entreprise Karmagenes, dont le siège est à Monthey, qui prétend disposer d’un test génétique permettant de déterminer des profils psychologiques; une capacité déjà fortement mise en doute au sein de la communauté scientifique.

L’affaire remonte à octobre 2016, mais elle a été révélée le 16 février par le site RetractionWatch.org, spécialisé dans la traque des études frauduleuses. «J’étais en train d’écrire un article, explique au Temps Sophie Martin, professeure associée au Département de microbiologie fondamentale de l’Université de Lausanne. Quelques éléments manquaient, j’ai voulu reproduire une expérience» du post-doctorant Pranav Ullal, publiée en 2015 dans le Journal of Cell Biology (JCB). Pour le quidam, impossible de repérer l’embrouille dans ces travaux de pointe, qui ont pour but d’étudier les cascades biochimiques en jeu lors des divisions cellulaires. Mais la cheffe de groupe remarque vite qu'«il y a un problème».

«Il finit par avouer»

La plupart des données frauduleuses se retrouvaient sous forme de graphiques, poursuit-elle. Mais «comme elles étaient fabriquées de toute pièce» et n’étaient pas le fait d’un copier-coller, «les analyses d’images du JCB ne pouvaient les détecter». Aussitôt, la professeure confronte son collaborateur, à maintes reprises. «Il finit par avouer, peu avant Noël.» Elle avertit la direction de l’Université, qui mène son enquête, et conclut à la fraude. La biologiste de l’UNIL demande la rétraction de l’article entier, même «s’il n’est pas avéré que le fond des recherches soit entièrement faux». La revue s’exécute ce 16 février 2017.

«Je ne comprends pas les motivations de mon ex-collègue, dit-elle. Il ne passait pas pour quelqu’un qui voulait publier à tout prix pour viser une carrière.» Le Temps a sollicité l’avis de l’intéressé via les réseaux sociaux, sans succès. Il faut dire qu’il a quitté la Suisse en janvier. «Ce départ était prévu, car il arrivait en fin de contrat», dit Géraldine Falbriard, porte-parole de l’UNIL. Mais peut-être Pranav Ullal aura-t-il fait un détour par le Valais avant de rejoindre l’Inde, où il se trouverait.

Comme l’astrologie

L’ancien post-doc de l’UNIL était en effet impliqué dans Karmagenes. Cette start-up avance avoir développé un test qui permettrait, à partir d’un échantillon de salive, de déterminer divers traits de caractère d’une personne (calme ou nerveux, intro- ou extraverti, spontané ou réfléchi, etc.). Mais elle n’a ni publié le protocole scientifique de son test, ni déposé de brevet à son sujet. De quoi susciter des railleries de la part des généticiens, tel Alexandre Reymond. Le directeur du Centre intégratif de génomique à l’UNIL déclarait ainsi dans La Liberté que «même pour la taille d’une personne, qui se laisse facilement mesurer, nous avons du mal à identifier tous les gènes impliqués. Alors pour le comportement… Il n’y a pas plus de fondement scientifique à la démarche de Karmagenes qu’à l’astrologie.» Ce à quoi, dans ce même quotidien, le directeur de la start-up Kyriakos Kokkoris rétorquait que son équipe, dont faisait partie Pranav Ullal, «ne fait pas d’astrologie. Nous sommes une équipe de scientifiques hautement qualifiés en biologie moléculaire, génétique, bioinformatique et psychologie.»

Aujourd’hui, pour lui, la fraude de Pranav Ullal ne remet pas en question les activités de sa société: «Il n’y a aucun lien entre sa carrière scientifique ou sa méconduite académique récente et la technologie de Karmagenes, tient-il à clarifier dans un courriel au Temps. Les décisions scientifiques sont prises par un team scientifique dans son entier, pas par des individus.» Lorsqu’il prit connaissance de cette affaire, Kyriakos Kokkoris explique avoir immédiatement discuté avec Pranav Ullal, et pris des mesures. Encore second Chief scientific officer de Karmagenes mardi, ce dernier était mercredi décrit comme «Scientific narrator» sur le site de la société, autrement dit «quelqu’un qui explique un article scientifique avec des mots simples sur un blog», détaille Kyriakos Kokkoris. Qui indique finalement dans la nuit de mercredi à jeudi qu'«au vu des récents développements, notre directoire a décidé que Mr Ullal n’est plus associé professionnellement à Karmagenes.»

D’autres fraudes antérieures

Le directeur de la société s’est par ailleurs dit ignorant du fait que Pranav Ullal aurait déjà fraudé durant son doctorat réalisé en Grande-Bretagne, ainsi que le mentionne Sophie Martin sur Twitter. Selon la chercheuse, le postdoctorant a contribué à deux autres articles durant sa période lausannoise, mais son implication n’y serait que périphérique. Pas de quoi donc mettre en péril leur maintien.

Quel impact aura cette histoire pour l’image de l’UNIL? «Dans les faits, et alors que la responsable de laboratoire a en tout point agit comme il se devait, cela montre que le système scientifique fonctionne», résume Géraldine Falbriard. Il faut dire que, selon Ivan Oranski, cofondateur du site RetractionWatch.org, quelque 600 à 700 études font effectivement l’objet d’une rétraction chaque année. Néanmoins, l’expert estimait l’an dernier dans Le Temps que «dix fois plus d’études devraient être retirées, tant [l’ampleur du problème] reste très difficile à évaluer.»

Lire l’interview d’Ivan Oranski: Tant d’études scientifiques désavouées


Six récentes fraudes retentissantes, en Suisse et ailleurs

  1. Février 2016, le chirurgien Paolo Macchiarini, de la prestigieuse Karolinska Institutet suédois qui choisi les Nobel, est soupçonné de fraude scientifique; son recteur démissionne, l’institution est ébranlée.
  2. En 2015, Olivier Voinnet, star montante de la biologie à l’EPF de Zurich, aurait falsifié des dizaines d’articles; sept au moins ont été retirés, et 21 corrigés.
  3. En 2014, une enquête interne de l’Université de Genève accable l’un de ses professeurs, aussi médecin aux Hôpitaux universitaires (HUG), qui aurait manipulé des données dans le cadre d’une étude.
  4. En 2009, Peter Chen, alors vice-président de l’EPFZ, remet son poste pour éviter de nuire à la réputation de l’institution; dix ans auparavant, il avait mal supervisé des expériences de jeunes chercheurs qui les avaient falsifiées.
  5. En 2006, le chercheur sud-coréen Hwang Woo-suk, dit avoir réussi à produire le premier embryon humain par clonage; il est vite démasqué, et condamné par l’Etat sud-coréen.
  6. En 2004, Jan Hendrik Schön, prodige allemand de physique des semi-conducteurs, est convaincu de fraude; il avait inventé des données publiées dans certaines des plus prestigieuses revues scientifiques, remettant en question leur système de «relecture par les pairs» (peer-review).
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