«Grâce à ce nouveau foie, j’ai aujourd’hui une nouvelle possibilité de vivre». Les propos de ce patient – surnommé Monsieur F.- pourraient sortir de la bouche de n’importe quelle personne à qui l’on viendrait de greffer un foie. Mais le cas de Monsieur F. est bien particulier: atteint par le virus VIH responsable du sida, il a reçu le foie d’un autre patient séropositif décédé quelques heures avant la transplantation. Une première mondiale effectuée dans un des blocs opératoires des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) en octobre dernier, et dont les résultats étaient présentés le 25 avril en conférence de presse et dans l’American Journal of Transplantation.

Le VIH, facteur d’exclusion des greffes d’organes

Dans de nombreux pays, les personnes positives au virus VIH, responsable du sida, ont pendant longtemps été écartées des services de transplantation d’organes, qu’elles soient donneuses ou receveuses. La loi leur interdisait ainsi de donner leurs organes, pour éviter toute contamination de ce dernier par le virus. Elle les empêchait également de bénéficier d’une transplantation, au motif que les traitements immunosuppresseurs administrés pour éviter tout rejet de la greffe peuvent dangereusement amoindrir leurs défenses contre le VIH.

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Cette situation a toutefois évolué. Les progrès des traitements antirétroviraux (notamment les trithérapies) permettent aujourd’hui de diminuer la charge virale des patients au point que le VIH devient biologiquement indétectable (sans pour autant disparaître). Ces personnes qui «contrôlent» le virus peuvent prétendre depuis une quinzaine d’années à une greffe d’organes, mais uniquement en provenance de patients sains.

La présente opération effectuée aux HUG est donc inédite car le donneur était séropositif. Une intervention exceptionnelle permise par un cadre législatif suisse quasiment unique au monde, mis en place dès 2007. Un «retard» de dix ans qui s’explique avant tout en raison d’un manque d’information des patients et des médecins, a plaidé Christian Van Delden, chef de l’unité d’infectiologie et de transplantation des HUG.

Contrôler le virus

Tout s’est passé très vite une nuit d’octobre, ont raconté les médecins, après le décès d’un homme séropositif de 75 ans suite à une hémorragie cérébrale. Fait rare, ce dernier avait été informé de la législation suisse par son médecin traitant et avait accepté de faire don de ses organes.

Après avoir procédé à toutes les vérifications médicales et légales, le médecin-chef du service des transplantations des HUG Thierry Berney a procédé à l’opération. «La greffe de foie reste un geste d’une haute technicité, mais la difficulté était surtout de s’assurer que le taux de virus demeure contrôlé sur le long terme», explique le chirurgien.

C’est en effet une des interrogations majeures des médecins, qui craignaient les conséquences d’une inoculation d’une deuxième souche virale chez un patient déjà infecté. «Il fallait connaître la nature du virus du donneur et gérer les antirétroviraux du receveur en conséquence», relate Alexandra Calmy, responsable de l’unité VIH des HUG. Concrètement, des médicaments qui n’interfèrent pas entre eux ont été choisis, et le traitement intensifié.

Six mois plus tard, la charge virale de Monsieur F. est indétectable. Les trithérapies actuelles, efficaces contre plusieurs souches de VIH, ont sans doute contribué au succès de cette greffe, a ajouté Alexandra Calmy.

«Sonner le glas de la discrimination»

«Cette transplantation sonne le glas de la discrimination envers les personnes séropositives», espère-t-elle. C’est un point sur lequel les médecins présents à Genève ont insisté: le véritable enjeu de cette opération n’est pas médical, mais bien sociétal. En Suisse, deux personnes meurent chaque semaine faute d’organes disponibles, a rappelé le directeur général des HUG Bertrand Levrat. «Fin 2015, 1384 personnes étaient en attente d’un organe. Seules 552 ont pu en recevoir un», a précisé Thierry Berney, citant des chiffres de Swisstransplant.

Les médecins espèrent ainsi assister à une augmentation du réservoir d’organes disponibles, synonyme de listes d’attente moins longues pour tous les patients, séropositifs ou non. Sauf contre-indication, un organe de personne positive au VIH serait donc attribué au premier patient séropositif de la liste d’attente, ce qui lui sauverait la vie et accélérerait les choses pour les autres. Un coup de pouce loin d’être négligeable dans une Suisse à la traîne en matière de dons d’organes.

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Mais l’intérêt de cette nouvelle dépasse les frontières suisses. «Chez nous, cela ne représente que quelques donneurs par an, mais dans des pays comme les Etats-Unis, près de 500 personnes seraient concernées», a évalué Alexandra Calmy. Un constat partagé par Didier Samuel, directeur médical du Programme de transplantation hépatique de l’hôpital Paul-Brousse à Villejuif: «En France, de telles transplantations demeurent interdites, on peut espérer que cela fasse avancer les choses.»