Météo plus extrême avec le réchauffement

Climat Une étude suisse confirme que les inondations et vagues de chaleur sont en partie causées par les changements climatiques

Ces catastrophes météorologiques vont devenir plus fréquentes

Inondations, canicules… A chaque fois que survient un événement climatique extrême se pose la même question: peut-on l’attribuer au réchauffement climatique provoqué par les activités ­humaines? A chaque fois, les chercheurs répondent par la négative, expliquant que la science permet seulement d’affirmer que le réchauffement climatique augmente la probabilité des événements extrêmes. Dans la revue Nature Climate Change, Erich Marcus Fischer et Reto Knutti, de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (ETHZ), tentent d’apporter un éclairage global sur le lien entre le climat et les catastrophes météorologiques, en comparant leurs probabilités d’apparaître dans le climat observé à l’époque préindustrielle, dans un monde actuel déjà réchauffé de 0,85 °C et au cours du siècle prochain. La main de l’homme y est indiscutablement déjà bien visible.

Les deux chercheurs de l’ETHZ ont défini deux catégories d’événements pour les températures et les précipitations. Les événements d’intensité modérément extrême, qui se produisent une fois tous les trois ans. Et les événements très extrêmes, qui ne s’observent que tous les trente ans en moyenne. Ensuite, ils ont travaillé à partir des résultats de 25 modèles de simulation climatique qui avaient servi de fondement au dernier rapport sur le climat de l’ONU, en 2013. «Travailler ainsi avec de nombreux modèles différents permet, par effet de moyenne, de s’affranchir des imperfections de chacun», nous explique Peter Stott du Hadley Center, le centre de recherches climatiques du Met Office britannique, qui a été sollicité par Nature Climate Change pour commenter, dans le même numéro, les travaux de ses collègues.

Fischer et Knutti ont calculé la probabilité de survenue d’événements de précipitations et de températures extrêmes à une échelle globale, compte tenu du climat qui régnait avant la révolution industrielle. Ils ont ensuite reproduit les mêmes calculs, en tenant compte d’un réchauffement de 0,85 °C observé depuis. Avec ces probabilités, ils ont pu calculer ce qu’on appelle la fraction de risque attribuable (FAR), un paramètre statistique largement utilisé en épidémiologie, par exemple pour calculer l’accroissement de risque de cancer du poumon chez les fumeurs. C’est ainsi que les deux chercheurs constatent que 18% des événements de précipitations extrêmes modérément rares constatés aujourd’hui sont attribuables aux activités humaines. Sur le volet des températures, c’est encore plus marqué: 75% des événements modérément rares sont déjà imputables au réchauffement climatique! Autrement dit, l’homme est déjà responsable d’une part faible mais significative des inondations et d’une grande majorité des canicules qui surviennent sur la planète.

«Cette différence constatée pour les extrêmes de températures et de précipitations est liée à la physique du climat, nous explique Peter Stott. Compte tenu de la complexité des mécanismes en jeu, les précipitations ont une variabilité naturelle bien plus importante que les températures.» Pour le chercheur britannique, ce qu’observent ses collègues suisses est «en excellent accord avec les observations des réseaux de mesure de température depuis un siècle». En matière de précipitations, cet accord est plus difficile à établir, car les scientifiques ne disposent pas de relevés bien répartis et sur une longue période. Mais Fischer et Knutti soulignent, dans leur article, que pour les dernières décennies, mieux documentées, «les résultats des modèles sont remarquablement en accord avec les observations».

Les chercheurs zurichois ont aussi étudié plusieurs scénarios de réchauffement. Dans un premier temps, ils ont calculé ce que signifierait un monde réchauffé de 2 °C depuis le début de l’ère industrielle. Une valeur qui correspond à la limite de réchauffement qu’on pourrait espérer pour 2100 si une action énergique était entreprise pour réduire notre influence sur le climat. Des efforts qui reposeraient sur un accord international fort et contraignant, hélas peu probable puisque, sauf coup de théâtre, la conférence climatique qui se tiendra à Paris cet automne s’acheminera vers un accord a minima. Selon le dernier rapport de l’ONU, la poursuite des émissions de gaz à effet de serre au niveau actuel conduirait à un monde réchauffé de 4,8 °C à la fin du siècle.

Même réchauffé de seulement 2 °C, notre monde serait très différent de ce qu’on constate aujour­d’hui: ainsi, la fréquence d’apparition des précipitations les plus extrêmes serait multipliée par 1,5 à 3 suivant les régions du globe. Autrement dit, une pluie diluvienne si forte qu’elle ne s’observe que tous les trente ans, surviendrait alors tous les dix à vingt ans! Pour les précipitations modérément extrêmes, la part de responsabilité de l’homme passerait de 18% aujourd’hui à 40% en cas d’accroissement des températures de 2 °C et à 52% pour une élévation de 3 °C. Sur le front des températures, l’impact du réchauffement serait plus marqué encore. Selon Fischer et Knutti, la part des événements de températures extrêmes imputables à l’homme passerait de 75% aujourd’hui à 96% dans un monde à +2 °C, et même à 98% dans un monde réchauffé de +3 °C.

Les deux chercheurs publient des cartes qui devraient donner à réfléchir aux négociateurs de la conférence de Paris et aux dirigeants des pays concernés. Elles montrent sans équivoque que ce sont les régions situées entre les tropiques qui subiront le plus l’accroissement des catastrophes climatiques. Des régions qui sont aussi, pour beaucoup, les plus pauvres et vulnérables: les extrêmes de chaleur pourraient y être 8 à 50 fois plus fréquents d’ici à la fin du siècle! De même, les inondations y seraient de 30 à 150% plus répétées.

L’Europe de l’Ouest devrait connaître une moindre aggravation de ces phénomènes. Mais la canicule de 2003 et ses 70 000 victimes européennes avaient montré que n’importe quel pays, même riche et développé, peut devenir vulnérable.

Ce sont les régions situées entre les tropiques qui subiront le plus de catastrophes climatiques