Zoologie

Une nouvelle espèce de grand singe découverte en Indonésie

Une équipe internationale comprenant des chercheurs suisses a identifié une espèce d’orang-outan jusqu'alors inconnue sur l'île de Sumatra. À peine connus, ces primates s'avèrent déjà particulièrement menacés 

Proches parents de l’être humain, les grands singes se distinguent des autres primates par une absence de queue et un cerveau volumineux comparé à leur taille. On en dénombrait jusqu’à présent six espèces. Quatre africaines – le chimpanzé, le ­bonobo, les gorilles de l’est et de l’ouest – et deux autres du Sud-­Est asiatique: l’orang-outan de ­Sumatra (Pongo abelii) et l’orang-outan de Bornéo (Pongo pygmaeus).

Une équipe ­internationale bouleverse cette taxinomie établie voici une vingtaine d’années. Dans la revue ­Current ­Biology, Michael Krützen, de l’Université de Zurich, et ses ­ collègues affirment avoir iden­tifié dans la région de Batang Toru, dans le nord de l’île de Sumatra, une troisième espèce d’orang-outan. Baptisée Pongo ­tapanuliensis, elle se différen­cierait des deux autres par l’ana­tomie, les caractéristiques géné­tiques et le comportement.

800 individus

La découverte en 2017 d’un animal aussi emblématique qu’un grand singe peut paraître surprenante. Elle s’explique, raconte ­Michael Krützen, «par la taille ­réduite de la population concernée». Occupant, à 850 mètres ­d’altitude en moyenne, un territoire fragmenté de 1000 km² de ­forêt tropicale primaire ou exploitée, les orangs-outans de Batang Toru ne seraient, confirme le doctorant Matt Nowak, que «800 individus». «Ils vivent ­séparés des autres ­groupes, installés plus au nord, par 100 km de lacs, de collines et de montagnes et ­forment une colonie dont la présence, quoique signalée dès les années 1930, n’a été attestée qu’en 1997 par l’Australien Erik Meijaard, ­signataire de notre article.»

L’installation d’une station d’étude du Sumatran Orangutan Conservation Program dans la région datant seulement de 2006, les chercheurs n’ont eu l’occasion d’observer sérieusement ces animaux qu’assez récemment.

Des traits morphologiques propres

Avec leur pelage crépu couleur cannelle, leurs femelles barbues, leurs mâles dominants fortement moustachus, leur visage en forme de «disque» plat et leurs cris «longue distance» parti­culiers, ceux-ci leur ont tout de suite paru différents des autres orangs-outans. Mais comment en être sûr? L’examen du squelette d’un mâle adulte, tué en 2013, livrera une première piste aux scientifiques.

«Ils ont comparé la mâchoire et les dents de ce spécimen à celles de trente-trois autres orangs-outans de Sumatra, de Bornéo et d’une sous-espèce éteinte dont les restes étaient conservés dans les collections, et ont démontré de ­façon convaincante l’existence de traits morphologiques propres à ce grand singe», explique Emmanuelle Pouydebat, directrice de recherche du CNRS au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN).

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Analyse génétique

Pouvait-on, pour autant, parler d’une nouvelle espèce? Oui, grâce à la génétique. En séquençant le génome de trente-sept orangs-outans, dont deux nés à Batang Toru, issus des principales zones de peuplement de Sumatra et Bornéo, ces biologistes ont proposé un scénario de l’histoire évolutive de ce genre d’hominidés prenant en compte non plus deux, mais trois espèces différentes.

A les croire, Pongo tapanuliensis appartiendrait – tout comme Pongo abelii et Pongo pygmaeus, dont il se serait séparé il y a 3,8 millions et 674 000 années respectivement –, à une lignée très ancienne de la première population d’orangs-outans à avoir atteint, via Sumatra, les îles de la Sonde depuis le continent asiatique. Les échanges génétiques que ce groupe a longtemps entretenus avec ses cousins Pongo abelii nordiques auraient complètement cessé voici 10 000 ou 20 000 ans. L’isolant totalement au point que l’équipe s’inquiète des risques de consanguinité.

La découverte de cette nouvelle espèce constitue un défi en termes de conservation

«Sur le plan génétique, il s’agit d’une étude sérieuse. Le fait que la description de ce Pongo tapa­nuliensis s’appuie sur l’examen d’un seul individu n’a rien d’exceptionnel. Une espèce éteinte du genre homo, comme l’homme de ­Denisova, identifiée en 2010, ne nous est connue que par quelques fragments de son squelette. Tout ­dépend de ce que l’on appelle une espèce. Mais, à partir du moment où l’on distinguait déjà, parmi les orangs-outans, ceux de Sumatra et ceux de Bornéo, qualifier de cette façon les grands singes de Batang Toru paraît raisonnable», estime Evelyne Heyer, professeure d’anthropologie génétique au MNHN.

Espèces «en danger critique»

«La découverte de cette nouvelle espèce constitue un défi en termes de conservation», juge pour sa part la primatologue Sabrina Krief qui, travaillant au sein de la même institution, a récemment démontré en Ouganda que l’exposition à des pesticides pouvait entraîner des malformations chez les chimpanzés sauvages.

Les orangs-outans de Sumatra et Bornéo, dont les populations sont estimées à respectivement 14 600 et 104 700 individus, sont déjà ­considérés comme étant «en danger critique». Que dire alors des 800 Pongo tapanuliensis dont les auteurs de l’article nous apprennent qu’ils vivent sur un habitat forestier menacé par un projet d’installation hydroélec­trique?

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