Une nouvelle façon de donner ses organes

Médecine Les HUG et le CHUV s’apprêtent à lancer des programmes de dons d’organes dits «à cœur arrêté»

L’initiative vise à accroître le nombre de donneurs mais soulève aussi des questions éthiques

Avec 117 donneurs post mortem l’année dernière, la Suisse fait figure de mauvais élève en matière de don d’organes. Le nombre de dons est trop faible par rapport aux besoins: en mars dernier, plus de 1300 personnes étaient sur liste d’attente en vue d’une greffe. Pour accroître le nombre de donneurs, les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) vont lancer dans les semaines à venir des programmes de dons d’organes dits «à cœur arrêté». Dans ce type de dons, jusqu’alors peu pratiqués en Suisse, les organes sont prélevés chez des patients dont le cœur a cessé de fonctionner avant le cerveau, à l’inverse de ce qui se fait le plus couramment. Une nouvelle manière de donner ses organes qui s’accompagne de défis techniques et humains.

En Suisse, les prélèvements d’organes post mortem sont aujourd’hui très majoritairement effectués chez des patients décédés d’une lésion du cerveau, dont la circulation sanguine et la respiration sont maintenues artificiellement. «Ce type de situation a l’avantage de laisser du temps pour organiser le prélèvement. Les organes continuent d’être irrigués par le sang et ne se dégradent donc pas immédiatement», explique Philippe Eckert, du Service de médecine intensive du CHUV, responsable du Programme latin de don d’organes, qui regroupe les hôpitaux actifs dans le don d’organes en Suisse romande et au Tessin. Si le patient ou ses proches ont donné leur approbation, le corps est transporté au bloc opératoire, où les organes – rein, foie ou plus rarement poumons ou cœur – sont prélevés.

«Actuellement, pour pouvoir donner ses organes, il faut mourir d’une atteinte cérébrale sous ventilation dans un service de soins intensifs; or ces conditions ne sont que rarement réunies. Un certain nombre de personnes qui souhaitent être donneuses ne le pourront donc pas, parce qu’elles décèdent autrement», relève Samia Hurst, bioéthicienne à l’Université de Genève. Dans cette perspective, développer le don d’organes à cœur arrêté permettrait à davantage de personnes d’offrir leurs organes.

Ce type de dons n’est pas en soi une nouveauté. Historiquement, les organes ont d’abord été prélevés sur des personnes en arrêt cardiaque. Mais depuis les années 1960, le concept de mort cérébrale s’est imposé: le décès est établi par l’arrêt irréversible des fonctions du cerveau. Dans la pratique, c’est donc le don d’organes après mort cérébrale qui est devenu la norme. Les dons d’organes à cœur arrêté continuent cependant d’être pratiqués à l’étranger, dans des proportions variables selon les pays: en 2012, ils ont représenté près de la moitié des dons aux Pays-Bas et 40% en Grande-Bretagne, mais seulement 0,4% de ceux effectués en Italie.

En Suisse, des dons d’organes à cœur arrêté ont été effectués jusqu’en 2007. Mais cette année-là, une révision de la loi sur la transplantation a introduit des incertitudes sur leur légalité. Une nouvelle version de la loi étant finalement entrée en vigueur au mois de juin dernier, après que l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM) a adapté ses directives, les voyants sont désormais au vert pour les relancer. Aux HUG, le programme devrait être prêt dès le mois de septembre; ce sera dans le courant de l’automne au CHUV. L’hôpital universitaire de Zurich a pour sa part repris cette pratique dès 2012.

Les dons d’organes à cœur arrêté laissent très peu de temps aux équipes médicales pour intervenir. En effet, dès l’arrêt du cœur, la circulation du sang est suspendue et les organes ne reçoivent plus d’oxygène. Le cerveau cesse alors rapidement de fonctionner et les autres organes se détériorent. Le prélèvement doit intervenir dans la demi-heure environ qui suit le décès. En pratique, c’est bien souvent impossible lorsque la mort est survenue avant l’arrivée à l’hôpital. «Dans leur grande majorité, les personnes concernées par ce type de dons seront en soins intensifs, dans un état catastrophique et sans rémission possible, sans pour autant être en mort cérébrale», indique Yvan Gasche, médecin adjoint au Service des soins intensifs des HUG.

Chez ces patients, il vient un moment où les médecins jugent qu’ils ne peuvent plus rien faire; ils proposent alors à la famille d’arrêter tous les traitements, sauf palliatifs, afin de laisser la personne mourir. Cependant, en raison de la brièveté du temps à disposition pour le prélèvement, la question du don d’organes doit alors être abordée avec les proches avant le décès du patient. Ce qui entraîne des difficultés éthiques: «Le risque est que les proches voient dans l’arrêt des soins une décision opportuniste destinée à favoriser le prélèvement des organes», indique Samia Hurst. Pour éviter tout conflit d’intérêts, la règle en Suisse veut que les équipes médicales responsables des soins et celles chargées des prélèvements soient distinctes. «Un patient donneur d’organes est soigné exactement de la même manière qu’un non-donneur. Nous ne donnons pas de médicament pour accélérer le décès après le retrait thérapeutique», précise pour sa part Philippe Eckert.

Autre difficulté: après l’arrêt des soins, le décès du patient donneur peut prendre selon les cas quelques minutes ou plusieurs heures. Or, s’il survient trop tard, les organes ne pourront pas être prélevés, même si la famille le souhaite. Un dernier aspect éthiquement problématique concerne les interventions à effectuer sur le patient donneur avant son décès, afin de préserver ses organes. L’ASSM recommande de les limiter à la pose de cathéters, qui serviront à effectuer des transfusions post mortem avec un liquide froid. «Pour tous ces aspects, les équipes médicales doivent faire preuve de transparence et bien informer les proches», insiste Samia Hurst.

Avec le redémarrage des programmes de dons à cœur arrêté, les HUG et le CHUV espèrent comptabiliser entre 20 et 30 donneurs supplémentaires par année. «Cela peut paraître peu, mais cela représente une progression d’environ 10 à 20% par rapport au nombre moyen de donneurs en Suisse. Et un patient peut donner plusieurs de ces organes, venant ainsi en aide à plusieurs personnes en attente de greffe», indique Manuel Pascual, médecin-chef de service du Centre de transplantations du CHUV. Ce seront en premier lieu les reins et les poumons qui seront prélevés, les études ayant montré que ces organes fonctionnaient aussi bien lorsqu’ils étaient issus de donneurs à cœur arrêté que de donneurs en mort cérébrale.

«Un patient donneur d’organes est soigné exactement de la même manière qu’un non-donneur»