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épidémie

«Une nouvelle phase dans la lutte contre Ebola»

Alors que les premiers essais cliniques de médicaments et de vaccins contre Ebola démarrent en Afrique, la lutte contre l’épidémie doit rentrer dans une nouvelle phase, estime Peter Piot, l’un des découvreurs du virus

Assaut final contre Ebola

Peter Piot, co-découvreur du virus Ebola en 1976, livre son analyse sur les premiers essais cliniques de médicaments et de vaccins qui démarrent en Afrique. Pour lui, la lutte contre l’épidémie doit entrer dans une nouvelle phase

Dès le mois d’août 2014, il avait exhorté l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à autoriser les essais cliniques des traitements expérimentaux contre le virus Ebola en Afrique. Six mois après, ça y est: les premiers tests viennent de démarrer dans les trois pays touchés (Guinée, Liberia, Sierra Leone) alors que le bilan de l’épidémie vient de dépasser les 9000 morts.

Question virus, Peter Piot en connaît un rayon. Co-découvreur de celui d’Ebola en 1976, ce Belge a dirigé l’Onusida de 1995 à 2008. Aujourd’hui directeur de l’Ecole d’hygiène et de médecine tropicales de Londres, il voit ces essais cliniques comme une course contre la montre. Le but: en apprendre un maximum sur les médicaments en cours d’essai avant que l’épidémie ne prenne fin et que les efforts soient abandonnés. Ou qu’elle ne reparte de plus belle.

Le Temps: Les nouveaux cas d’Ebola en Afrique de l’Ouest ont fortement diminué le mois dernier, avant de repartir en légère hausse tout récemment. Doit-on s’attendre à la fin de l’épidémie, ou à une nouvelle flambée? Peter Piot: Nous avons assisté en janvier à une baisse spectaculaire des infections liées au virus Ebola. Les décès ont reculé, tout comme les besoins des centres de traitement. C’est une excellente nouvelle. Mais de là à y voir la fin de l’épidémie, non, c’est hélas encore un peu tôt pour le dire. La preuve, c’est que les nouveaux cas sont repartis à la hausse depuis quelques jours. Cette recrudescence ne me surprend pas, elle correspond à ce que nous observons depuis quinze mois en Guinée: la courbe des nouvelles infections a une allure en dents de scie, avec des bouffées épidémiques succédant à des phases d’accalmie, en différents endroits du pays, excepté à Conakry. Bien que certainement plus modestes, de nouvelles flambées sont donc à prévoir dans les mois qui viennent, et pas seulement en Guinée, mais partout où le virus Ebola a sévi. – Justement, comment expliquer ces bouffées épidémiques alors que le virus perd du terrain? – Il faut garder en tête que la maladie a beau reculer, les réservoirs de virus, probablement des chauves-souris, sont toujours là. Comme on ne peut pas les éliminer, il faut nécessairement s’attendre à de nouvelles contaminations et donc à de futurs épisodes épidémiques. Mais pour le moment, les nouvelles infections constatées ne viennent pas de ces chauves-souris, mais plutôt de chaînes de transmission que l’on ne connaissait pas. La moitié des nouveaux cas sont des gens dont on sait qu’ils ont été en contact avec une personne malade, grâce à une méthode qu’on appelle le contact tracing dans le jargon des épidémiologistes. L’autre moitié, ce sont des patients qui sont «tombés du ciel»: ils sont malades ou sont morts d’Ebola, souvent loin des foyers connus, et ne sont liés à aucun autre malade déjà recensé. Cela prouve qu’il existe encore beaucoup de réseaux de transmission que l’on ne connaît pas. Il va désormais falloir les identifier, c’est une nouvelle phase dans la lutte contre l’épidémie. – Jusqu’ici, la réponse a été d’accueillir des malades dans des centres de traitement. En quoi devrait consister cette nouvelle stratégie? – Les centres de soin ont rendu de grands services, mais il est temps de passer à autre chose. Les équipes médicales doivent désormais aller dans les communautés, dans tous les coins des pays touchés par le virus, pour mener une surveillance épidémiologique. Car on a tendance à l’oublier, mais tant qu’il reste ne serait-ce qu’un seul cas d’Ebola dans la nature, l’épidémie peut ressurgir. Il faut donc identifier toutes les personnes ayant été en contact avec le virus, et ce jusqu’au dernier malade, dont il faudra s’assurer qu’il soit guéri (ou mort) sans avoir infecté personne. Il s’agit d’un réel travail de fourmi, rendu particulièrement difficile au niveau des zones frontalières, avec le passage récurrent de populations d’un pays à un autre. – Les migrations risquent de vous compliquer la tâche… – Oui, mais la vie doit reprendre son cours! Les gens se déplacent. Les écoles, tout comme certains hôpitaux, sont sur le point de rouvrir. Cette surveillance va demander du temps et des efforts considérables, à un moment où le risque de relâchement est réel. Il faut à tout prix maintenir la mobilisation communautaire, sans quoi tout cela ne servira à rien. – Avec cet important recul de la maladie en janvier, les essais cliniques des traitements et des vaccins pourraient manquer de malades. Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter? – Les deux. Bien sûr qu’il faut d’abord s’en réjouir, car la priorité absolue et non négociable, c’est de faire reculer l’épidémie. Nous avons néanmoins une obligation presque éthique d’en apprendre un maximum sur le virus et la maladie avant la prochaine épidémie. Certes, c’est difficile à faire accepter alors que des gens meurent dans la rue. Il n’empêche, on aurait pu lancer des essais cliniques un peu plus tôt. Mais la lenteur et la rigidité des autorités sanitaires, je pense notamment à l’autorité américaine des médicaments (FDA), n’ont pas aidé à accélérer les choses. – Au Liberia, les essais du «brincidofovir» ont pris fin faute de malades, sur décision de la FDA et du fabricant, le laboratoire Chimerix. N’est-ce pas une décision hâtive, au vu des chiffres actuels? – Ces essais cliniques ont été arrêtés beaucoup trop vite. Que s’est-il passé exactement? Je ne suis pas du genre paranoïaque, mais on peut tout de même s’interroger sur les motifs qui ont conduit à cette décision. Je sais qu’il y a eu d’énormes pressions de la FDA sur toutes ces start-up travaillant sur Ebola. S’il n’y a plus assez de malades au Liberia, il y a encore des cas en Guinée et en Sierra Leone. Et maintenant que les centres de traitement ne sont plus débordés par l’urgence, ils pourraient très bien servir de cadre à de tels essais. J’ai du mal à comprendre. – L’autre traitement porteur d’espoir est le «favipiravir», développé par le japonais Toyama Chemical. Où en sont les essais? – Les premiers résultats sont encourageants: il entraîne une diminution de la mortalité de 15 à 30%. Mais pour les malades qui sont à un stade déjà très avancé, le médicament s’avère inefficace. Ce n’est pas étonnant. Quand les organes sont attaqués par le virus et que le patient est en situation de choc septique, ce n’est pas d’un antirétroviral qu’il a besoin, mais de soins intensifs. C’est le cas pour toutes les maladies virales, pas uniquement Ebola. – La solution idéale reste donc le vaccin, dont des essais portant sur trois candidats ont ou vont démarrer en Afrique. Mais est-il encore envisageable de trouver les 30 000 personnes malades pour les tester? – Je le dis clairement: ne rien faire, ne rien essayer, ce n’est pas acceptable éthiquement. Peut-être qu’on ne trouvera que quelques milliers de sujets sur les dizaines de milliers escomptés. Et alors? Même si plus aucun cas n’est signalé, on en apprendra beaucoup sur ces vaccins puisqu’on va suivre médicalement les patients durant un à deux ans. De quoi avoir une bonne idée de l’efficacité des vaccins et de leurs effets secondaires. La pire erreur serait de baisser les bras maintenant. On l’a déjà fait lors des épidémies précédentes: les frigos des laboratoires débordent de doses de vaccins jamais testés. Si on avait mené ne serait-ce que quelques études préliminaires de phase 1, même sur une poignée de patients, au lieu de ne rien faire, on aurait gagné un temps fou sur la présente épidémie. N’oublions pas non plus que le personnel soignant a payé un lourd tribut au virus Ebola, avec plus de 600 victimes, dont la mort a ébranlé des systèmes de santé déjà fragiles. Disposer d’un vaccin permettrait de protéger ceux qui sont en première ligne. Il faut savoir qu’aujourd’hui, en Sierra Leone, si vous avez le moindre problème de santé, vous n’avez nulle part où vous faire soigner.

– Claire-Anne Siegrist, qui coordonne les essais cliniques des vaccins contre Ebola en Suisse, exhorte à trouver des «plans B» pour poursuivre la validation des vaccins si l’épidémie continue de ralentir (LT du 29.01.2015). Parmi les pistes envisagées, la comparaison du sang des personnes vaccinées avec celui de singes immunisés lors de précédents essais. Qu’en pensez-vous? – Je suis d’accord. Si on n’a pas la preuve exacte de l’efficacité du vaccin lors des essais en Afrique, on aura quand même un faisceau de preuves indirectes. Si l’on voit par exemple que les taux d’anticorps induits par le vaccin sont supérieurs au seuil d’anticorps observé chez des singes parfaitement immunisés, on peut en conclure que le vaccin est probablement efficace. Il faut réunir un maximum d’informations, ce qui implique que toutes les parties se réunissent. A ce sujet, l’OMS joue un rôle important et positif. Autant j’ai pu être très critique envers elle pour sa gestion de l’épidémie, autant je reconnais qu’elle remplit cette fonction de médiateur à merveille, en faisant dialoguer chercheurs, industriels et autorités pour déterminer la meilleure façon de mener ces essais. – Vous n’êtes donc plus en colère contre l’OMS? – Non, j’ai dit ce que je pensais par le passé, et la directrice générale, Margaret Chan, a confirmé mes critiques. Pour le moment, l’OMS s’est reprise. Elle seule dispose d’un tel pouvoir fédérateur, et nous en avons grand besoin. – On a reproché à l’OMS sa mauvaise coordination entre le bureau africain et le siège genevois. Qui doit prendre les rênes lors des prochains épisodes? – A phénomène mondial, réponse mondiale. Il faut donc selon moi renforcer le pouvoir de l’autorité centrale de l’OMS en cas d’épidémie. Charge ensuite au bureau africain de gérer d’autres questions, telles que la reconstruction des systèmes de santé affectés. En cas d’épidémie, ce n’est pas la démocratie qu’il faut, mais un commandant en chef qui prend les décisions. J’ajoute également qu’il faut sanctuariser les fonds consacrés à la lutte contre les épidémies, qui ont trop souffert des restrictions budgétaires. Personne n’aurait l’idée de couper le budget des pompiers parce qu’il n’y a pas d’incendie… La même logique doit prévaloir pour les épidémies.

«Il existe encore des réseaux de transmission de la maladie inconnus, il va à tout prix falloir les identifier. Un vrai travail de fourmi, très difficile»

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