Santé

Une pilule qui ne passe plus

De plus en plus de Suissesses rejettent ce mode de contraception en raison des effets secondaires qu’il provoque. Cette prise de conscience pousse les gynécologues à évoluer et à proposer des alternatives comme le stérilet

Pendant plus de deux ans, Clémentine* n’a pas eu ses règles. Son corps était comme à l’arrêt. Comme beaucoup d’autres Suissesses, la Gynera lui avait été prescrite un peu automatiquement, au moment de ses premiers rapports, et la jeune femme la tolérait bien.

Mais Clémentine a arrêté sa contraception en 2013 pour avoir un enfant, et s’est retrouvée interdite lorsqu’elle a constaté que ses cycles ne reprenaient pas. Il a fallu de longs mois pour que son organisme se remette à fonctionner. Avec un bonheur à la clef, puisque son bébé est né fin janvier à Lausanne. «Pas question de reprendre la pilule, dit-elle. J’ai opté pour un stérilet au cuivre. Maintenant, j’ai peur de reprendre des hormones.»

Ventes en baisse 

Le parcours de Clémentine, qui fêtera prochainement ses 32 ans, est représentatif de celui de bien d’autres femmes qui ne voient plus la pilule comme une évidence, notamment en raison des effets qu’elle provoque sur leur corps et leur mental. En dix ans, le nombre de pilules contraceptives vendues dans les pharmacies suisses a diminué de plus de 20%. Selon des données communiquées au Temps par pharmaSuisse, en 2006, 1,7 million d’emballages étaient achetés dans les officines, contre 1,3 million en 2016.

La tendance est la même dans d’autres pays d’Europe. En France, par exemple, les derniers chiffres montrent que 41% des femmes prenaient la pilule en 2010, contre seulement 33% en 2016.

Si les femmes arrêtent la pilule, ce n’est pas par effet de mode bobo-écolo. Dans la majorité des cas, c’est une décision très concrète, prise en raison d’effets secondaires trop nombreux

Sabrina Debusquat, auteur de «J’arrête la pilule!»

Effets secondaires mieux documentés

Au moment de sa toute première mise sur le marché, en 1960, la pilule était le symbole de la libération de la femme, qui pouvait désormais contrôler sa contraception. Mais cinquante ans après cette révolution, les femmes attendent de nouveaux progrès.

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Sabrina Debusquat, journaliste, vient de publier le livre J’arrête la pilule!. Pour son enquête, elle a réalisé un grand sondage et a obtenu 3600 réponses. «Je me fie à la parole des femmes, constate-t-elle. Si elles arrêtent la pilule, ce n’est pas par effet de mode bobo-écolo. Dans la majorité des cas, c’est une décision très concrète, prise en raison d’effets secondaires trop nombreux.» Ceux-ci, enregistrés par les laboratoires, sont parfaitement connus. Les plus fréquents sont bénins, mais plutôt pénibles à vivre au quotidien: prise de poids, baisse de libido et migraines.

«Je me sens mieux»

Amandine*, graphiste à Lausanne, a également décidé de dire stop à la pilule. «J’ai entendu beaucoup de choses sur ce moyen de contraception et j’ai eu envie de faire une pause, raconte-t-elle. Et depuis, j’ai remarqué des changements. C’est difficile de savoir si c’est uniquement lié à ça, bien sûr. Mais je me sens mieux, j’ai plus d’énergie. Et aussi plus de libido.»

Peu documentés à l’origine, les effets secondaires liés à la pilule font l’objet de plus en plus de recherches scientifiques. Celles-ci n’ont pas toujours des cohortes suffisantes pour être définitives, car pour observer les effets des œstrogènes, il faudrait suivre pendant des années des femmes dans un environnement neutre par ailleurs… Mais plusieurs résultats, très médiatisés, ont mis le doigt sur ce que des femmes ressentaient. Une étude publiée fin 2016 en particulier a fait réagir: réalisée au Danemark, elle établissait une corrélation entre la pilule et la prise d’antidépresseurs.

Remise en question salutaire

Cela est venu s’ajouter au scandale des pilules de 2e et 3e générations, accusées de multiplier le risque d’accidents graves. Fin 2012, une Française attribuait son AVC à sa contraception. Entre 1990 et juin 2017, Swissmedic a recensé 17 embolies pulmonaires mortelles «qui pouvaient être liées à des contraceptifs hormonaux ou des préparations combinées ayant des propriétés contraceptives». Dix victimes présentaient cependant d’autres facteurs de risque.

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Pour Sabrina Debusquat, remettre en question la pilule n’est pas une mauvaise nouvelle. «Au contraire! Cela montre que les femmes se réapproprient leur corps et se détachent de la toute-puissance médicale et de l’emprise des laboratoires.» Par ailleurs, la désaffection envers la pilule ne s’accompagne en rien d’une augmentation des IVG. En Suisse, ceux-ci continuent de diminuer.

Palette de solutions

A l’unité Santé Jeunes des Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG), Isabelle Navarria-Forney reçoit beaucoup de jeunes filles qui veulent débuter une contraception. «Notre manière d’en parler a considérablement changé depuis quinze ans, se félicite cette spécialiste, également cheffe de clinique au service de gynécologie. Dans notre ouvrage de référence, il était écrit que le stérilet en cuivre était contre-indiqué chez les jeunes filles, alors qu’aujourd’hui, les données nous montrent l’inverse. Actuellement, nous proposons tout un éventail de solutions et en fin de compte, c’est la patiente qui décide!» Pour cette spécialiste, la pilule reste une excellente contraception pour les jeunes, qui la tolèrent très bien.

«Aucune contraception n'est idéale»

En Suisse, le stérilet au cuivre est la deuxième méthode choisie selon les données de l’OFSP. Suivent les anneaux, implants et stérilets aux hormones. «Mais aucune contraception n’est idéale, explique Isabelle Navarria-Forney. Tout dépend des besoins de la patiente.» Après deux enfants, Claudia, 40 ans, a trouvé la solution: plus de contraception pour elle mais pour son conjoint, qui a subi une vasectomie.

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*Noms connus de la rédaction

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