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Une planète bouleversée déjà avec 1,5°C de réchauffement

Le nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat vient d’être dévoilé. Il offre un constat implacable sur le péril climatique actuel. Le point en cinq questions

A l’issue d’une semaine de réunion à huis clos à Incheon en Corée du Sud, les gouvernements du monde ont adopté lundi 8 octobre le dernier bilan du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Ce rapport spécial porte sur les moyens de contenir le réchauffement planétaire à 1,5°C d’ici à la fin du siècle, un seuil qui s’avère crucial pour éviter les impacts les plus dramatiques.

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1. Pourquoi ce rapport sur le réchauffement de la planète à 1,5°C?

Lors de l’adoption de l’Accord de Paris sur le climat, en décembre 2015, 193 Etats se sont engagés à contenir le réchauffement global de la planète sous la barre des 2°C d’ici à la fin du siècle, par rapport à l’ère préindustrielle. A la demande des nations les plus vulnérables, notamment les îles très exposées à la montée du niveau des océans, l’accord prévoit aussi de poursuivre les efforts en vue de ne pas dépasser 1,5°C. Mais quelle différence ce demi-degré signifie-t-il concrètement? Vaut-il la peine d’ergoter sur ce point, quand on sait qu’actuellement les engagements pris par les Etats mènent plutôt vers un réchauffement de la planète de 3 à 4°C?

C’est pour éclaircir ces questions que les Etats ont commandé aux spécialistes du GIEC le rapport récemment publié. Pour le produire, 91 auteurs de 40 nationalités différentes ont compilé quelque 6000 études et revu des milliers de commentaires externes. Un Résumé à l’intention des décideurs d’une vingtaine de pages en a été tiré. «C’est un rapport très important car il décrit en quelque sorte le meilleur des mondes auquel nous pouvons prétendre si nous limitons la hausse des températures à 1,5°C», estime Lola Vallejo, directrice du programme Climat de l’Institut français du développement durable et des relations internationales (IDDRI).

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2. Y a-t-il vraiment une différence entre un réchauffement de 1, 1,5 ou 2°C?

Vagues de chaleur, feux de forêt et cyclones d’une intensité exceptionnelle… de nombreux événements climatiques extrêmes récents portent déjà la marque du réchauffement global, qui est actuellement d’environ 1°C de plus par rapport à l’ère préindustrielle, d’après les experts. «Un des messages clés qui ressort fortement du rapport est que nous voyons déjà les conséquences d’un réchauffement global de 1°C, à travers l’accroissement des événements extrêmes, la montée du niveau des mers et la diminution de la couverture glaciaire arctique, entre autres changements», souligne le chinois Panmao Zhai, qui a codirigé un des groupes de travail du GIEC.

Le rapport anticipe par ailleurs des différences substantielles entre un réchauffement à 1,5°C ou à 2°C. Les extrêmes de chaleur seraient plus marqués avec un demi-degré de plus. «Même si on envisage de contenir le réchauffement global à 1,5°C, l’augmentation des températures pourrait être beaucoup plus nette au niveau régional. On anticipe ainsi un réchauffement de 3°C des températures extrêmes en été dans les régions de latitudes moyennes, comme en Suisse», détaille Sonia Seneviratne, chercheuse en sciences du climat de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich et auteure principale du rapport spécial.

Les risques liés aux sécheresses ou à l’inverse aux fortes précipitations seraient également plus importants. La montée du niveau des océans serait de 10 centimètres de plus à 2°C qu’à 1,5°C, et l’intégralité des récifs coralliens serait anéantie. Enfin, la probabilité que l’océan Arctique soit libéré des glaces durant l’été serait d’une fois par siècle en cas de réchauffement à 1,5°C, contre une fois par décennie à 2°C.

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3. Peut-on encore agir?

Limiter le réchauffement planétaire à 1,5°C implique de parvenir à zéro émissions nettes de CO2 d’ici à 2050 au plus tard, indique le GIEC. Ce qui signifie qu’à cette date, nos émissions devraient être réduites à leur minimum, et les excédents compensés par des systèmes de captation du carbone. Cela nécessitera de revoir en profondeur l’approvisionnement énergétique, l’industrie et les zones urbaines, souligne le rapport. «La bonne nouvelle est que certaines des actions nécessaires pour limiter le réchauffement à 1,5°C sont déjà entreprises à travers le monde, mais elles ont besoin d’être accélérées», relève la climatologue française Valérie Masson-Delmotte, codirectrice du groupe de travail 1 du GIEC. Economies d’énergie, recours accru aux énergies renouvelables, mais aussi changements économiques et sociétaux favorables à des modes de vie «bas carbone»: les solutions existent. Le nouveau rapport insiste sur le fait qu’elles ont l’avantage d’être favorables au développement durable et à la réduction de la pauvreté.

4. Quel est le rôle des «stratégies d’émissions négatives»?

Les stratégies d’émissions négatives, qui reposent sur l’élimination du CO2 en excès dans l’air, sont de plus en plus mises en avant, y compris dans les scénarios développés par le GIEC. Elles constitueraient un moyen d’action complémentaire aux efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre, pour l’heure insuffisants. Les stratégies en question sont très variées. Certaines consistent à stimuler le stockage de carbone selon des processus naturels, en plantant des forêts ou en protégeant les sols agricoles, notamment. Une autre approche revient à faire pousser des plantes pour produire de l’énergie, puis à récupérer le CO2 produit par les usines pour le stocker dans le sous-sol. Le pompage du CO2 en excès directement dans l’air, suivi de son stockage ou de son utilisation dans des procédés industriels, est également possible: la start-up suisse Climeworks s’y emploie d’ailleurs dans plusieurs démonstrateurs dont l’un est installé à Hinwil (ZH).

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Enfin, des projets de grande envergure prévoient, entre autres, d’introduire des aérosols dans les couches supérieures de l’atmosphère afin de réfléchir le rayonnement solaire, ou de fertiliser les océans dans le but de favoriser la croissance des algues qui fixent du CO2. Problème: «Ces technologies sont encore émergentes. Certaines n’existent que sur le papier, quand les plus avancées font l’objet de tests pilotes. Elles ne seront pas prêtes assez vite ni à une échelle suffisante pour résoudre le défi climatique, et ne permettront en aucun cas de faire l’économie de mesures drastiques de réduction de nos émissions de gaz à effet de serre», estime Lola Vallejo, qui a participé à un rapport consacré à la neutralité carbone, sorti en septembre dernier. Le nouveau rapport du GIEC ne dit pas autre chose: il note que l’efficacité de ces techniques n’est pas prouvée à large échelle et que certaines d’entre elles pourraient poser des risques sérieux, notamment en termes de concurrence avec la production alimentaire.

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5. Quel message politique?

Le nouveau rapport du GIEC devrait servir de base scientifique aux négociations lors de la prochaine conférence climatique COP24, qui se tiendra en décembre à Katowice en Pologne. De nombreuses ONG ont salué ses conclusions et ont exhorté les gouvernements à les prendre en considération. «Nous devons rappeler que ce sont les Parties [prenantes aux négociations, ndlr] qui ont demandé ce rapport en 2015 et qu’elles doivent maintenant le considérer comme le leur. Le rapport du GIEC constitue un plan de sauvetage pour l’humanité. Il éclaire ce qui doit se produire maintenant et de quoi nous souffrirons si nous n’agissons pas assez vite», a déclaré Jennifer Morgan, la directrice exécutive de Greenpeace International. Sonia Seneviratne indique qu’elle a perçu «beaucoup d’engagement» chez les délégués des pays lors de la conférence d’Incheon. «Notre rapport montre que des solutions existent et que cela vaut la peine de les mettre en place pour éviter les conséquences les plus dangereuses du réchauffement», souligne la scientifique, pour qui les décideurs doivent désormais accroître leurs ambitions en matière de réduction d’émissions de gaz à effet de serre.


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Greenpeace appelle la Suisse à «se réveiller»

Greenpeace Suisse estime lundi que le rapport du GIEC est un «signal d’alarme». La Suisse «est loin d’atteindre» les objectifs fixés à Paris, rappelle l’ONG.

«En continuant d’attendre avant de prendre des mesures pour protéger le climat, le Conseil fédéral et le parlement agissent de manière irresponsable et devront accepter les conséquences», écrit dans un communiqué Greenpeace Suisse.

Ce message des experts de l’ONU sur le climat doit «réveiller» la Suisse, poursuit le communiqué, pointant la dangerosité du statu quo. «Ce sont nos enfants et nos petits-enfants qui supporteront les conséquences de l’actuelle politique de laisser-faire», ajoute Greenpeace. L’ONG appelle notamment à prendre des mesures supplémentaires dans le cadre de la loi sur le CO2. (ATS)

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