Un monde à sec

Désertification, sécheresse, déforestation… Chaque année, quelque 12 millions d’hectares de terres partent en poussière, selon l’Organisation des Nations unies. Que cela soit en Suisse, en France ou à l’échelle globale, plus aucun pays n’est épargné par le phénomène. Les effets du réchauffement climatique se constatent déjà sur l’hydrologie du continent européen, les périodes de sécheresse ayant atteint une intensité et une durée quasi-inédite depuis 1766. Le Temps consacre une série d’articles à cette problématique.

«A aucun moment de l’histoire moderne, l’humanité n’a été confrontée à un tel éventail de risques et de dangers familiers et inconnus, interagissant dans un monde hyper-connecté, et en évolution rapide». Publiée dans un de ses rapports juste avant l’ouverture de la COP15, soit la 15e Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD), cette mise en garde donne le ton. Et impose une certaine gravité aux participants à la COP15 qui se tient à Abidjan en Côte d’Ivoire depuis le 9 mai et s’achève aujourd’hui vendredi 20 mai; où se sont pressées les délégations de plus de 190 pays, ainsi que des représentants de la société civile, du secteur privé, d’organisations régionales et internationales, qui ont négocié, échangé, interagi durant une dizaine de jours, pour tenter de s’accorder autour d’objectifs communs pour lutter contre la sécheresse, la désertification, la déforestation, la dégradation des sols.

Moins connue que celle sur les changements climatiques ou celle sur la biodiversité, toutes trois adoptées il y a tout juste trente ans au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992, la Convention sur la lutte contre la désertification traite de thèmes tout aussi cruciaux, débattus, pour la seconde fois, sur le continent africain, après celle qui s’était tenue en Namibie en 2013.

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Elena Havlicek, spécialiste des sols à l’Office fédéral de l’environnement et membre de la délégation suisse, salue le retour au «présentiel», indispensable, selon elle, pour mener à bien des négociations très techniques. «A distance, c’est beaucoup plus compliqué, voire impossible», estime-t-elle. Sa collègue et cheffe adjointe de la délégation Stéphanie Piers de Raveschoot, de la Direction du développement et de la coopération (DDC) – qui est notamment intervenue au sein d’un panel d’experts sur la transformation des systèmes alimentaires – a également apprécié de pouvoir à nouveau partager en live les bonnes pratiques et expériences de terrain avec ses homologues du monde entier.

Comment réparer des terres dégradées?

La tenue de cette COP15 sur le continent africain fait sens, dans la mesure où, comme l’a relevé la directrice générale adjointe de la FAO Maria Helena Semedo, présente à Abidjan, «l’Afrique et sa population essentiellement rurale est la région du monde la plus touchée par la désertification et la sécheresse», même si, s’est-elle empressée d’ajouter, «plus aucune région du monde n’est désormais épargnée».

Une sécheresse qualifiée d’«historique» touche actuellement la Corne de l’Afrique, notamment l’Ethiopie, où depuis dix-huit mois, pas une goutte de pluie n’est tombée. Lors de la publication le 12 mai du rapport intitulé «La sécheresse en chiffres», le secrétaire exécutif de la CNULCD Ibrahim Thiaw a expliqué avoir été confronté pour la première fois à l’âge de 12 ans à une terrible sécheresse dans son pays, la Mauritanie. «Ce fut un traumatisme qui ne m’a jamais quitté», confie-t-il, en racontant les poussières de sable, les maladies qu’il véhicule, les animaux qui meurent, les gens qui partent et ne reviennent jamais, les sols sablonneux qui ne produisent plus rien.

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Alors que plus de 40% des terres sont dégradées sur la planète, et que chaque année, selon l’ONU, quelque 12 millions d’hectares de terres partent en poussière, comment restaurer ces terres qui ne retiennent plus l’humidité et sont de moins en moins fertiles? En guise de réponse à ces défis, la COP15 a remis en lumière la Grande Muraille verte, qui ambitionne de restaurer 100 millions d’hectares de terres arides au Sahel d’ici à 2030, sur une bande de 8000 km, allant du Sénégal à Djibouti. Ce projet pharaonique, démarré il y a une quinzaine d’années, relancé en janvier 2021 par Emmanuel Macron lors du sommet One Planet à Paris, n’a pourtant guère avancé ni convaincu jusqu’à aujourd’hui.

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Pour la directrice adjointe de la FAO Maria Helena Semedo, les solutions pour restaurer des terres dégradées passent par l’agroforesterie, l’agroécologie, la reforestation et le recours à des engrais d’origine naturelle. Des techniques agricoles qui ont fait leurs preuves, et que de nombreuses associations, organisations, jeunes entrepreneurs présents à la COP15, mettent en pratique, tout en déplorant le manque d’appui dont ils bénéficient de la part de leurs autorités. Le Wocat, le réseau mondial sur la gestion durable des terres dont le secrétariat est hébergé par le Centre pour le développement et l’environnement (CDE) de l’Université de Berne, fournit un appui complémentaire indispensable, considéré comme une base de données de référence par la Convention. «Il s’agit là d’un beau succès pour la Suisse qui soutient ce réseau par le biais de la DDC», relève Stéphanie Piers de Raveschoot.

L’accès des femmes au foncier

La question de l’accès des femmes au foncier, jugée crucial «pour une restauration réussie des terres», et qui a fait l’objet d’un «Caucus sur le genre» le premier jour de la COP, est l’un des points forts de la Déclaration d’Abidjan rendue public à la fin des travaux. «Je m’en réjouis beaucoup, car il y a de vrais défis concernant les droits des femmes à l’accès et à l’utilisation des terres», a réagi l’ambassadrice de Suisse en Côte d’Ivoire Anne Lugon-Moulin, cheffe de la délégation suisse à la COP15. Restaurer un milliard d’hectares de terres dégradées d’ici 2030, renforcer la préparation, la réponse et la résilience à la sécheresse et protéger l’utilisation des terres contre les effets du changement climatique figurent également parmi les déclarations d’intention promulguées à l’issue de la COP15. Mais cela suffira-t-il, et les engagements seront-ils tenus?

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Les monocultures de rente, telles que le cacao, le café, la noix de cajou, le palmier à huile, le coton, très dommageables pour les sols, auxquelles sont astreints les pays africains pour alimenter le marché mondial et obtenir les devises dont ils ont besoin, sont-elles compatibles avec une agriculture dite durable? La Côte d’Ivoire veut en tout cas y croire: à l’ouverture de la COP15, son président Alassane Ouattara a lancé une «Initiative d’Abidjan», qui ambitionne de «créer les conditions d’une durabilité environnementale», en misant notamment sur l’agroforesterie pour restaurer 3 millions d’hectares de forêt d’ici à 2030, alors que 80% du couvert forestier a disparu; et pour y parvenir, demande aux bailleurs de fonds internationaux une contribution de 1,5 milliard de dollars sur cinq ans. Fait piquant: Alain-Richard Donwahi, le président choisi pour diriger cette COP15 pendant deux ans au nom de l’Etat ivoirien, est le ministre des Eaux et Forêts du précédent gouvernement, un ministère qui fait depuis plusieurs mois l’objet d’un audit pour un présumé trafic de bois précieux.