On pourrait croire notre planète connue jusque dans ses moindres détails, auscultée sous toutes les coutures par des générations d’explorateurs. Il est pourtant encore possible d’y faire des découvertes de taille, comme en témoigne la mise au jour par une équipe de scientifiques congolais et britanniques de la plus vaste tourbière jamais identifiée en zone tropicale.

Située dans le bassin du fleuve Congo, cette gigantesque zone de marécage s’étend sur une surface plus de trois fois supérieure à celle de la Suisse. Elle stocke par ailleurs d’énormes quantités de carbone, contribuant ainsi à contenir les effets des changements climatiques, soulignent les chercheurs qui ont décrit leur trouvaille dans la revue «Nature». Ils mettent en garde contre les destructions dont ce milieu fragile pourrait faire l’objet.

Ces scientifiques soupçonnaient que le bassin du Congo, et en particulier la région dite de la Cuvette centrale, devait abriter des tourbières. Une grande partie des terres y est en effet gorgée d’eau tout au long de l’année, une condition propice au développement de la tourbe. Les sols détrempés manquant d’oxygène, les micro-organismes qu’ils abritent ne sont pas capables de dégrader convenablement la matière végétale, comme ils le font par exemple en forêt. Dans ces conditions, les débris végétaux s’accumulent peu à peu, pour former la tourbe. Ce phénomène réduit la quantité de gaz carbonique rejeté dans l’atmosphère. C’est pourquoi les spécialistes disent que les tourbières agissent comme des «puits de carbone».

Région très difficile d’accès

Jusqu’à tout récemment, seuls quelques rares documents datant des années 1950 faisaient référence à l’existence de tourbières congolaises. Comment expliquer qu’elles soient passées inaperçues aussi longtemps? L’isolement de la Cuvette centrale, très difficile d’accès en particulier pendant la saison des pluies, est probablement en cause. Mais il fallait aussi y regarder à deux fois pour reconnaître cet écosystème. «Nos connaissances sur les tourbières sont surtout basées sur l’étude de ces milieux au Canada, dans le Nord de l’Europe et en Sibérie. Or dans ces zones les tourbières sont essentiellement composées d’une végétation basse, à base de mousses appelées sphaignes. C’est très différent sous les tropiques, où les tourbières ressemblent davantage à des forêts», relève Edward Mitchell, responsable du Laboratoire de biodiversité du sol de l’Université de Neuchâtel.

Pour en avoir le cœur net, les scientifiques ont passé trois années à compiler des images satellitaires, leur permettant d’étudier les différentes couvertures végétales du bassin du Congo. Ils ont complété leurs observations par une expédition sur le terrain, destinée à collecter des échantillons de sol et à confirmer la présence de tourbe. C’est ainsi qu’ils ont estimé la surface de la tourbière congolaise à quelque 150 000 kilomètres carrés, répartis entre la République démocratique du Congo (ou Congo-Kinshasa) et la République du Congo (ou Congo-Brazzaville).

«Cela fait de cette région la plus grande tourbière des tropiques», soulignent les auteurs de l’étude, issus de l’University College de Londres, de l’Université de Leeds et de l’Université congolaise Marien Ngouabi. En zone tropicale, l’Indonésie et l’Ouest de l’Amazonie abritent également d’importantes surfaces de tourbières.

«Bombe à retardement»

Les tourbières se développent très lentement. Celle de la Cuvette centrale aurait commencé à se former voilà 10 000 ans environ, et n’atteint aujourd’hui qu’une épaisseur de deux mètres en moyenne. Selon les projections des chercheurs, elle renfermerait quelque 30 milliards de tonnes de carbone… soit l’équivalent de vingt années d’émissions de CO2 des Etats-Unis, deuxième plus gros émetteur au monde. «Cette étude amène à réévaluer la quantité de carbone emprisonnée dans les sols du bassin du Congo. Mais cette zone doit désormais être perçue comme une bombe à retardement. Si elle subit des perturbations, elle relâchera d’énormes quantités de gaz carbonique dans l’atmosphère», met en garde Edward Mitchell.

Pour l’heure, la Cuvette centrale est globalement intacte. Mais les scientifiques craignent de voir se reproduire le même scénario qu’en Indonésie, où de vastes surfaces de tourbières ont été drainées ces dernières années afin d’y implanter des plantations de palmier à huile. «Les incendies volontaires qui y sont régulièrement déclenchés pour défricher donnent lieu à des vastes épisodes de pollution et au relargage d’énormes quantités de CO2 dans l’atmosphère, particulièrement lors de phénomènes El Nino qui accentuent la sécheresse en Asie du sud-est», souligne Edward Mitchell. Autre menace, celle des changements climatiques eux-mêmes, qui pourraient bouleverser l’équilibre de ces écosystèmes et mener à leur assèchement.

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Outre son rôle de puits de carbone, la Cuvette centrale abrite une faune exceptionnelle comprenant de nombreuses espèces menacées, dont des éléphants de forêt et des gorilles des plaines occidentales. Ce qui justifie d’autant plus que des efforts soient menés en faveur de sa conservation. Les défenseurs de l’environnement encouragent le projet du gouvernement du Congo-Brazzaville d’étendre la réserve communautaire du Lac Télé, qui protégerait environ 50 000 km2 de forêts marécageuses.


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