Physique

Ursula Keller a vu la lumière au bout du laser

Nominée au Prix de l’inventeur européen 2018 en raison de ses découvertes liées à la lumière laser, Ursula Keller a été la première femme à obtenir un poste de professeure de physique à l’Ecole polytechnique de Zurich. Elle se bat aussi pour donner leur place aux femmes dans les carrières scientifiques

Pour ses 20 ans, Le Temps met l’accent sur sept causes. Après le journalisme, notre thème du mois porte sur l’égalité hommes-femmes. Ces prochaines semaines, nous allons explorer les voies à emprunter, nous inspirer de modèles en vigueur à l’étranger, déconstruire les mythes et chercher les éventuelles réponses technologiques à cette question.

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Enfant, Ursula Keller n’était pas très douée à l’école. Dans la plupart des disciplines, ses devoirs étaient régulièrement couverts de corrections au stylo rouge. A l’exception notable des mathématiques et des sciences. «Qu’il s’agisse de lecture ou d’écriture, je faisais tout de travers. Mais en regardant en arrière, je suis convaincue que ces piètres résultats ont représenté un avantage. Dans la Suisse profonde où j’ai grandi, lorsqu’une fille était bonne dans toutes les disciplines, elle était généralement poussée dans des professions traditionnellement féminines, surtout pas dans des branches techniques, comme l’ingénierie.»

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Si elle avait été douée à l’école, Ursula Keller n’aurait donc sans doute pas rejoint, au début des années 1980, les bancs de la faculté de physique de l’Ecole Polytechnique fédérale de Zurich. Et elle ne figurerait certainement pas aujourd’hui parmi les nominés au Prix de l’inventeur 2018 décerné par l’Office européen des brevets, dont le lauréat sera annoncé le 7 juin prochain à Paris.

J’avais totalement sous-estimé ce que cela représentait de rentrer dans un environnement où il n’y avait que des hommes

Une récompense qui pourrait venir couronner une carrière impressionnante. Car cette physicienne de renom a littéralement révolutionné l’usage de la technologie laser en développant notamment, dans les années 1990, la première méthode permettant de fabriquer des lasers à impulsions ultracourtes. Une approche connue sous le nom de SESAM et devenue, depuis, un standard industriel dans les domaines de l’électronique, de l’automobile, du diagnostic médical mais aussi de la chirurgie. Elle avait tout juste 30 ans.

Curiosité naturelle

A ce moment-là, la scientifique travaille aux Etats-Unis, pour le prestigieux centre de recherche d’AT&T Bell dans le New Jersey, peu après avoir obtenu un doctorat à l’Université de Stanford, en 1989. «L’environnement américain était plus favorable pour les femmes dans ce type de domaines. Les mentalités étaient plus avancées et on avait plus facilement accès à un laboratoire. On m’a toutefois clairement fait comprendre, dès le départ, que je devais trouver quelque chose de novateur, qui fonctionne.»

Plus les interrogations émergent, plus je suis heureuse

Fascinée par la technologie laser, Ursula Keller cherche alors à résoudre un problème auquel de nombreux ingénieurs se sont heurtés avant elle: «Depuis l’invention des lasers, on souhaitait se servir de cette technique afin de transformer les matériaux. Or un rayon continu chauffe trop l’élément à modifier et le détériore.» La scientifique songe alors à utiliser un semi-conducteur comme miroir, et parvient à produire une lumière pulsée faisant du laser un outil beaucoup plus intense et précis, utilisé notamment pour souder et découper, mais aussi pour réaliser des opérations des yeux ou du cerveau.

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Dans sa volonté sans cesse renouvelée de trouver de nouvelles fonctionnalités au laser, passionnée également par la physique quantique, Ursula Keller est aussi à l’origine, en 2010, de l’horloge la plus précise du monde de l’époque, l’Attoclock, capable de mesurer une attoseconde, soit un milliardième de milliardième de seconde. «Mon esprit aime explorer, être confronté à des impasses. Plus les interrogations émergent, plus je suis heureuse. Je pense avoir toujours été ainsi. Enfant, je posais déjà énormément de questions et je ne prenais jamais un «non» pour une réponse. Mes parents ont certainement dû en baver, mais c’est sans doute cette curiosité naturelle qui fait que l’on est un bon chercheur.»

Difficulté sous-estimée

Les découvertes d’Ursula Keller font rapidement sensation dans le monde scientifique. En 1993, l’Ecole Polytechnique fédérale de Zurich (ETH) décide de la nommer au titre de professeure de physique.

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A seulement 33 ans, elle devient la première femme à occuper une chaire scientifique au sein de l’institution, non sans rencontrer quelques obstacles: «Le président de l’époque, Jakob Nüesch, a fait beaucoup d’efforts pour engager davantage de femmes. L’ETH comptait, par exemple, quelques professeures en architecture et en pharmacie, mais j’étais la première en sciences dures. De fait, j’avais totalement sous-estimé ce que cela représentait de rentrer dans un environnement où il n’y avait que des hommes. Cela a été très difficile, dans le sens ou, par exemple, les informations importantes étaient uniquement discutées dans des clubs d’insiders, dont les femmes étaient exclues.»

Façonner ensemble le futur

La scientifique refuse d’entrer dans les détails de son histoire personnelle, car son combat se situe, à présent, à un tout autre niveau. Créatrice et présidente de l’ETH Women Professors Forum, celle qui est également maman de deux garçons de 19 et 21 ans, agit pour redonner leur place aux femmes dans les carrières scientifiques, afin de générer des changements institutionnels en profondeur.

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«Mon rêve serait de pouvoir faire grimper la proportion de femmes professeures à l’ETH à 30% au moins, et je suis persuadée que les 10% de femmes qui occupent ces places à l’heure actuelle peuvent nous aider à atteindre ce but. Il nous faut être solidaires et travailler activement à cette évolution, pour ne pas laisser la physique, ou toute autre discipline scientifique, être uniquement aux mains des hommes. Nous devons pouvoir, ensemble et à parts égales, façonner notre futur.»

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