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Le sujet est sensible. Après les Etats-Unis, Israël, l’Italie, l’Autriche ou encore l’Espagne, qui ont tous lancé ces dernières semaines des campagnes de vaccination pour l’ensemble des enfants âgés entre 5 et 11 ans, quelles seront les recommandations de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) concernant cette tranche d’âge?

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L’institut suisse des produits thérapeutiques, Swissmedic, a approuvé ce vendredi 10 décembre le vaccin contre le Covid-19 de Pfizer/BioNTech pour les enfants de moins de 12 ans. Cette étape passée, il n’est pas certain que la Commission fédérale pour les vaccinations élargisse l’usage du vaccin à tous les enfants, préférant le conseiller en priorité à ceux qui sont à risque, ou vivent dans l’entourage d’individus vulnérables, comme l’a préconisé la Haute Autorité de santé française, le 30 novembre dernier. En attendant, Le Temps s’est penché sur les différentes questions qui entourent la vaccination des 5-11 ans.

1) Quel est le bénéfice individuel à vacciner les jeunes enfants?

Pour l’Agence européenne des médicaments qui a approuvé l’usage du vaccin à ARN messager de Pfizer/BioNTech chez les 5-11 ans le 25 novembre dernier, le bénéfice du vaccin pour les enfants de cette tranche d’âge «est supérieur aux risques, notamment pour ceux dont la condition accroît le risque de développer une forme sévère de Covid-19». Au cours d’un meeting public, Marco Cavaleri, chef de la stratégie vaccinale de l’AEM déclarait également: «Nous savons que les cas graves de Covid-19 et les décès restent rares chez les enfants, mais la maladie, quelle que soit sa sévérité, peut survenir à tout âge.»

Justement, quelle est la prévalence des cas graves du Covid-19 chez les enfants de 5 à 11 ans? Selon le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), cette tranche d’âge a représenté une proportion croissante des cas d’infections et des hospitalisations dans les pays d’Europe, ces dernières ayant été multipliées par neuf chez les enfants symptomatiques (de 0,025 à 0,24 par 100 000 habitants) entre juillet et octobre 2021.

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Les formes graves de Covid-19 sont restées relativement rares durant cette même période. Sur 65 800 cas symptomatiques notifiés dans dix pays de l’UE/EEE, 399 ont été hospitalisés et 42 ont nécessité une prise en charge en unité de soins intensifs ou une assistance respiratoire. La présence d’une affection sous-jacente dans cette tranche d’âge est associée à une probabilité respectivement 12 fois et 19 fois plus élevée d’hospitalisation et d’admission aux soins intensifs. Toutefois, constate l’ECDC, 78% des enfants hospitalisés ne présentaient aucune affection sous-jacente déclarée.

Incidences incertaines

L’incidence exacte du covid long – soit la persistance de symptômes des semaines ou mois après la phase aiguë de la maladie – est quant à elle difficile à estimer dans cette tranche d’âge. «On manque de données dans la population pédiatrique et adolescente, mais les dernières études donnent des chiffres de prévalence en moyenne entre 0,5 et 5% dans la population des 5-18 ans, observe Anne Perrin, médecin et responsable de la consultation covid long en pédiatrie des Hôpitaux universitaires de Genève. Peu d’études donnent des chiffres ciblés sur les 5-11 ans, mais la prévalence semble plus faible que chez les 12-18 ans.»

Quant au syndrome inflammatoire multisystémique (PIMS-TS), une complication rare mais grave pouvant toucher les enfants plusieurs semaines après leur infection, son incidence varie selon les pays étudiés, passant de 44,6 cas par million d’enfants en France, à 1 sur 1000 cas en Norvège et à 1 sur 4000 cas au Danemark pour les moins de 12 ans. «Comme les enfants présentent souvent des symptômes modérés du Covid-19, ils sont moins fréquemment testés que les adultes, de fait la proportion réelle d’enfants développant un PIMS-TS reste encore incertaine», écrit l’ECDC dans son rapport technique sur la vaccination des 5-11 ans publié le 1er décembre.

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«Une recommandation de vaccination généralisée ne se justifie pas dans cette tranche d’âge compte tenu du très faible risque de complications, considère Pierre-Alex Crisinel, médecin associé au sein de l’Unité d’infectiologie pédiatrique et vaccinologie du Centre hospitaliser universitaire vaudois (CHUV), à Lausanne. Si les données de sécurité du vaccin s’avèrent rassurantes, le choix individuel de se faire vacciner devrait toutefois être garanti.»

«A force de dire que les enfants sont moins à risque que les adultes, on tend à penser que ces derniers ne sont pas du tout à risque, pointe de son côté Alessandro Diana, spécialiste en vaccinologie et responsable du Centre de pédiatrie de la Clinique des Grangettes à Genève. Selon moi, on devrait s’intéresser à savoir si l’enfant a déjà fait la maladie de manière asymptomatique. Si la sérologie s’avère positive, que l’enfant est en bonne santé, alors ce dernier aura peu de probabilité de présenter des complications au variant Delta, et une dose sera suffisante pour ceux désirant tout de même se faire vacciner. Si la sérologie est négative, j’aurai alors tendance à conseiller le vaccin et non le virus.»

2) Quel est le bénéfice collectif à vacciner les enfants entre 5 et 11 ans?

Si les risques pour les enfants âgés entre 5 et 11 ans restent relativement faibles au niveau individuel, le variant Delta, bien plus transmissible (sans encore parler du variant Omicron) a déjà engendré un nombre record d’infections chez les plus jeunes. La semaine du 3 décembre en Suisse, ce sont les 0 à 9 ans, ainsi que les 10 à 19 ans qui représentaient les populations les plus touchées avec respectivement 940 et 1443 cas par 100’000 habitants.

«Le variant Delta étant hautement transmissible, un grand nombre d’infections pourraient survenir rapidement chez les populations non vaccinées ayant des interactions sociales fréquentes, note le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies. Un nombre très élevé d’infections dans cette tranche d’âge pourrait conduire à un grand nombre absolu de cas graves sur une période de temps limitée. La distanciation physique ou le port du masque sont utiles pour réduire la transmission, mais il peut être difficile de les mettre en œuvre, c’est pourquoi la vaccination contre le Covid-19 chez les enfants âgés de 5 à 11 ans pourrait être utile pour réduire le fardeau global de la pandémie dans cette tranche d’âge.»

Baisse de 11% du taux de reproduction

Les données de modéliations présentées par l’ECDC indiquent que vacciner les 5-11 ans pourrait diminuer en moyenne de 11% le taux de reproduction effectif dans l’ensemble de la population en prenant une couverture moyenne vaccinale de 75% chez les adultes et de 30 à 70% chez les enfants. «L’impact de la vaccination des enfants est plus faible dans les pays où le taux de couverture vaccinale des adultes est faible et plus fort dans les pays où le taux de couverture vaccinale des adultes est élevé», note l’Agence européenne.

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«Essayer de contenir la diffusion du virus est un problème de santé publique et il est important de pouvoir vacciner là où le SARS-CoV-2 circule le plus, souligne Giuseppe Pantaleo, chef du service d'immunologie et allergie du CHUV. Et en ce moment, la circulation est importante chez les enfants, qui sont des véhicules potentiels de transmission. Dans ce cas, c’est le bénéfice sociétal qui justifierait la vaccination, plus sans doute que le bénéfice individuel.»

3) Quels sont les risques d’effets secondaires?

Selon les essais réalisés par Pfizer/BioNTech (sur 2000 enfants) et le communiqué publié par Moderna (dont l’essai a inclus 4753 enfants), les vaccins semblent induire des réponses immunitaires robustes avec des doses réduites, à savoir deux injections de 10 microgrammes pour Pfizer/BioNTech et deux doses de 50 microgrammes pour Moderna.

Mais quels sont les effets secondaires recensés? L’Agence européenne des médicaments dit avoir identifié des effets indésirables «légers ou modérés», comparables à ceux observés chez les plus âgés, comme des douleurs au point d’injection, de la fatigue, des maux de tête ou un rhume. «Les données de sécurité issues des études conduites par les entreprises pharmaceutiques sont tout à fait rassurantes, mais elles ne permettent pas de conclure sur le risque d’effets secondaires rares et potentiellement graves, car le nombre de patients ayant reçu le vaccin dans ces essais étaient limité, pointe Pierre-Alex Crisinel. On en saura plus quand on aura davantage de recul par rapport aux deuxièmes doses administrées dans les pays ayant débuté la vaccination.»

Quant aux risques de myocardites et péricardites, ces affections cardiaques pouvant survenir rarement après l’injection de vaccins à ARN messager, le pédiatre lausannois se montre rassurant: «Le risque populationnel de base est déjà plus faible dans la tranche d’âge des 5-11 ans que dans la population des adolescents et des jeunes adultes, et les vaccins sont moins dosés. On peut ainsi espérer un risque plus faible de myocardites, bien moindre que le risque de cette même complication après une infection au Covid-19.»

A noter qu’au 5 décembre, près de 16,7% (4,8 millions) des 5-11 ans aux Etats-Unis avaient déjà reçu au moins une dose de vaccin, dont 4,3% (1,2 million) étaient entièrement vaccinés, et pour l’heure aucun effet secondaire grave n’a été à déplorer dans cette tranche d’âge.

Concernant les éventuels effets à long terme liés directement à l’ARN messager, ils sont inexistants selon Giuseppe Pantaleo. «Comme chez les adultes, l’ARN n’est pas intégré dans le noyau des cellules, ni donc dans le génome. C’est aussi la raison pour laquelle on constate une baisse de l’immunité vaccinale dans le temps.»

4) Une infection naturelle serait-elle préférable au vaccin chez les enfants?

Serait-il plus efficace de laisser se faire l’infection à un âge où elle est bénigne dans l’immense majorité des cas, dans le but de stimuler le système immunitaire des enfants, comme le soutiennent de nombreux pédiatres?

«A de rares exceptions, comme le tétanos ou le papillomavirus, l’immunité naturelle est plus puissante et durable que l’immunité vaccinale, mais elle est acquise au prix de complications potentielles de la maladie, explique Pierre-Alex Crisinel. Lorsqu’une maladie a un risque de complications minimes, il est juste d’envisager cette stratégie. Cela peut cependant prendre énormément de temps jusqu’à ce que tous les enfants aient contracté la maladie. De plus, le risque de complications du Covid-19 chez les enfants n’est pas complètement nul.»

Un argument qui ne convainc pas non plus Giuseppe Pantaleo: «Malheureusement, il n’y a aucune évidence que cette stratégie permette de parvenir à une immunité collective. Des études ont en effet montré que les infections asymptomatiques chez les enfants produisaient des réponses limitées en anticorps neutralisants, ce qui signifie qu’une réinfection est possible même après quelques mois.»

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«Cette idée se défend sur un plan de la santé publique, mais tout dépend des considérations sur lesquelles on s’appuie, répond Alessandro Diana. La Suisse s’est par exemple toujours positionnée en défaveur de la vaccination des enfants de moins de 11 ans contre la varicelle, alors que les Etats-Unis la pratiquent, car le risque de faire des complications est de 3 sur 100 000. Il s’agit vraiment là d’une question de différence de perception.»