En 1798, un médecin de campagne anglais inoculait à son patient atteint de la variole une forme bénigne de la maladie présente chez les vaches. Depuis, le procédé, connu sous le terme de vaccination, a sauvé d’innombrables vies. Mais jamais il n’a été aussi critiqué que durant la pandémie de Covid-19. «Les fausses informations se répandent plus vite que le coronavirus lui-même», a récemment mis en garde le directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) Tedros Adhanom Ghebreyesus.

C’est dans ce contexte de défiance que le Royaume-Uni organise ce jeudi un grand sommet sur la vaccination, afin de financer les campagnes d’immunisation ces prochaines années dans les pays en voie de développement. Il s’agira aussi de récolter 7,4 milliards de dollars, dont 2 milliards pour qu’un futur vaccin contre le Covid-19 soit accessible au plus grand nombre.

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«Le déluge de rumeurs et de fausses informations autour des vaccins va compliquer encore davantage les efforts de vaccination. Nos partenaires en Afrique sont particulièrement inquiets», alerte Frédérique Tissandier, porte-parole de l’Alliance pour les vaccins (GAVI), organisatrice du sommet de Londres. Cette organisation basée à Genève mobilise les financements publics et privés pour soutenir les campagnes de vaccination, qui ont été suspendues dans de nombreux pays à cause du Covid-19.

Avec le patron de l’OMS, plusieurs chefs d’Etat participeront aussi à la rencontre en visioconférence, de même que le fondateur de Microsoft et philanthrope Bill Gates. Le milliardaire américain est devenu la bête noire des militants anti-vaccins auxquels se sont agrégés les adeptes des théories conspirationnistes mais aussi tous ceux qui remettent en question les élites.

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«Dans cette pandémie, la vitesse de l’information et de la désinformation est inédite, analyse Laurent-Henri Vignaud historien des sciences à l’Université de Bourgogne et auteur de Antivax: la résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours (2019, Ed. Vendémiaire, «Chroniques»). La discussion autour du vaccin contre le Covid-19 s’est emballée. Or le vaccin n’existe pas encore. Cela permet aux anti-vaccins d’affirmer que l’on veut nous injecter une puce sous la peau ou que le vaccin sera obligatoire, sans pouvoir être définitivement démentis.»

Une minorité agissante

Une étude parue le 13 mai dernier dans la revue scientifique Nature affirme que les militants anti-vaccins parviennent à tirer profit du Covid-19 et à influencer de nombreuses personnes hésitantes à propos du bien-fondé des vaccins. Dans les pays occidentaux, on estime que les militants anti-vaccins représentent seulement 2% de la population. Mais jusqu’à 30% de la population est hésitante ou reporte la prise d’un vaccin.

La caisse de résonance des réseaux sociaux aide beaucoup cette minorité agissante. «Je ne suis pas convaincu par les études se basant sur les données tirées de Facebook ou de Twitter», réagit Laurent-Henri Vignaud. «L’influence des anti-vaccins reste malgré tout limitée. Beaucoup se joue dans les cabinets médicaux et les gens font encore confiance à leur médecin», estime l’historien, qui relève que la couverture vaccinale est moindre dans les régions, comme le Midi de la France, où il y a davantage de praticiens de la médecine alternative.

«La désinformation, un poison»

En Suisse, la couverture vaccinale a plutôt augmenté ces dernières années. 96% des enfants de 2 ans ont eu trois injections du vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche. Et 89% des enfants de 2 ans ont reçu les deux injections de vaccin contre la rougeole, soit davantage que la moyenne mondiale dans les deux cas, indique l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Reste à savoir quel sera l’effet de l’«infodémie» actuelle? «La désinformation, qu’il s’agisse des vaccins ou d’autres thématiques de santé publique, est un poison», prévient Yann Hulmann, porte-parole de l’OFSP.

«J’entends aussi des théories conspirationnistes sur les intentions machiavéliques de Bill Gates dans mon cabinet», témoigne le pédiatre genevois Alessandro Diana. Mais nombre de confrères envoient leurs patients réticents chez ce spécialiste de la vaccino-hésitation. «Les questions sur les vaccins sont légitimes», explique le médecin, une manière d’entrer en dialogue avec les personnes hésitantes. «On peut aussi se demander si le futur vaccin contre le Covid-19 sera efficace. Le doute fait d’ailleurs partie de la démarche scientifique. Mais les anti-vaccins, eux, arrivent avec leurs convictions», conclut Alessandro Diana.

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