Le Léman n’est pas la Méditerranée, encore moins l’océan Pacifique. Et pourtant, il est loin d’avoir livré tous ses secrets. Il reste par exemple beaucoup à apprendre sur sa faune dans certaines zones à la topographie difficile ou sans valeur commerciale pour les pêcheurs. Raison pour laquelle un premier recensement de poissons devrait être mené l’an prochain dans le cadre d’un projet européen incluant des lacs suisses, français et italiens.

Le domaine du connu n’en est pas moins important. C’est notamment le cas des espèces de poissons les plus prisées des gastronomes, soit la perche, le corégone (plus connu des consommateurs sous le nom de féra), le brochet, l’omble chevalier et la truite. Les statistiques de la pêche commerciale et de la pêche de loisir donnent une assez bonne idée de l’importance et de l’évolution de ces animaux. Elles révèlent des populations globalement bien portantes, au sein desquelles une espèce, la féra, explose depuis une dizaine d’années, en réponse à l’interdiction des phosphates dans les lessives en Suisse.

Ces poissons sont les plus connus parce que les plus mangés. Mais ils ne sont pas les seuls à fréquenter le Léman. Il en existe beaucoup d’autres dont le point commun est de posséder une chair plus fade du fait, notamment, de leur alimentation en algues. Parmi eux figurent le gardon, la tanche, la brème, la carpe, le chevesne.

Une description de la faune du Léman devient vite laborieuse tant les espèces sont abondantes. Le lac abonde ainsi en oiseaux d’eau, cygnes, canards, mouettes, hérons, fuligules morillons, nettes rousses, etc. Il abrite aussi une collection bigarrée de reptiles, de batraciens, de crustacés et de mollusques. Mais cela ne signifie pas que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Le lac souffre de son aménagement par l’homme. «Seulement 5% de ses rives sont aujourd’hui naturelles, indique Frédéric Hofmann, conservateur de la pêche et des milieux aquatiques au Service vaudois des forêts, de la faune et de la nature. Le reste est soit artificialisé, pour 75%, soit dans un état intermédiaire, pour les 20% restants.» Or, ce sont les rives et la zone littorale qui abritent la plus grande biodiversité, ne serait-ce que parce qu’elles représentent des lieux particulièrement propices à l’alimentation et à la reproduction. Et les milieux qui ont le plus régressé sur les franges du lac sont aussi les plus riches: les roselières.

De manière générale, le Léman a perdu nombre d’espaces de transit par lesquels des espèces sont susceptibles de passer du lac à son arrière-pays et vice versa. Même les rivières, obstruées par de plus en plus de constructions, peinent à assurer cette circulation. Raison pour laquelle de gros efforts sont actuellement consentis pour y remédier.

La situation évolue constamment. Le Léman a connu de tout temps des apparitions et des disparitions d’animaux. Ce symbole de la région qu’est le cygne est lui-même un «immigré» relativement récent. De nos jours, les ornithologues constatent l’installation progressive du cormoran. Pêcheur avide et malin, cet oiseau «opportuniste» fréquente les parages depuis des années. Selon Frédéric Hofmann cependant, il y a niché pour la première fois ces derniers mois.

Le cormoran prend de la place. Mais il n’inquiète pas outre mesure. En revanche, d’autres arrivants sont considérés dangereux dans la mesure où ils ponctionnent avec une efficacité rare les ressources disponibles, au risque d’affamer certaines espèces autochtones. Tel est le cas de la blennie fluviatile chez les poissons, de la grenouille rieuse chez les batraciens ou de l’écrevisse signal chez les crustacés.

Le problème est d’autant plus sérieux qu’il est difficile à combattre. Pour se débarrasser d’une poignée d’écrevisses de Louisiane découvertes dans un étang de Lausanne, les services locaux compétents ont dû mener deux campagnes. La première, en 2008, a échoué. La seconde, deux ans plus tard, n’a été couronnée de succès qu’au prix de plusieurs mois d’efforts: mise à sec de la mare, pose de clôtures, filtrage soigneux de l’eau retirée, destruction du sédiment préalablement séché, application de chaux vive sur le fond et remodelage des berges!

«Dans un milieu comme le Léman, nous sommes aujourd’hui contraints de tolérer certaines espèces invasives, notamment celles qui arrivent par voie naturelle, conclut Frédéric Hofmann. En revanche, nous sommes bien décidés à combattre les autres, celles qui sont amenées par l’homme.» L’équilibre de la faune du lac en dépendra.