Agriculture

Sur la vague des champs flottants

Un chercheur néerlandais a expérimenté avec succès l’agriculture flottante. La méthode est déjà à l’œuvre dans plusieurs pays en développement. Elle prétend apporter une réponse au problème des terres surexploitées ou inondables ainsi qu’à la pression démographique

Sander Huurman présente ses recherches au pas de course, histoire de se dégourdir les jambes. Sur la piste encerclant le campus de Wageningen, de jeunes cyclistes de tous continents, pressés de rejoindre un amphi ou une salle de cours. Le mouvement est perpétuel dans cette université agricole des Pays-Bas, qui prétend vouloir nourrir le monde en s’appuyant sur l’innovation: de l’éclairage LED des tomates en serre, à la fabrication de gomme à partir de racines de pissenlit… en passant par l’agriculture flottante, sur de gros blocs de polystyrène noir.

Le scientifique vient tout juste d’achever ses travaux. A la demande d’une entreprise mécène, spécialisée dans l’utilisation des barges flottantes et en quête de nouveaux marchés, cet ingénieur en agronomie, chercheur au «Centre d’Application des Ressources Renouvelables», entité de Wageningen, s’est transformé en agriculteur flottant durant quatre mois.

Repas végétarien complet

«J’ai essayé de faire pousser un repas végétarien complet. Des pommes de terre pour les sucres, du soja pour les protéines, des tomates pour les vitamines et des plantes aromatiques. Mais aussi des endives et des brocolis. Toutes ces plantes ont d’abord germé dans de la laine de roche. Arrivés à une certaine taille, je les ai transférées sur mon île flottante», sur un bassin de Lelystad, un des quatre sites de recherche délocalisés de l’université. Lelystad a déjà la particularité d’être une ville construite sur un polder, une terre gagnée sur l’eau, asséchée il y a soixante ans. Elle est située à 5 mètres sous le niveau de la mer.

Sander Huurman a installé chaque plant emmitouflé de laine de roche dans un cylindre de plastique rigide et percé. Les cylindres ont été alignés sur des filets tendus sur des rectangles de polystyrène, de trois mètres sur deux. Aucune terre n’a été ajoutée: les racines plongent directement dans l’eau à la recherche de leurs nutriments. A côté du bassin où frétillent ses jeunes pousses, une unité de méthanisation transforme les déjections animales en biogaz. Ses rejets, riches en potassium, en phosphate naturel, en azote et en sels minéraux, plutôt que d’être épandus dans le champ mitoyen, servent de fertilisant.

Pour quel bilan? «Les brocolis et les pommes de terre ont été à la peine. Mais les récoltes de soja, de pois, de salades et de plantes aromatiques ont été excellentes. Nous n’avions pas prévu que les canards viendraient se régaler mais finalement, la réponse est oui, il est tout à fait possible de faire pousser des légumes sur une structure flottante, sans terre.»

Commercialisation rapide

A Wageningen, le partenariat entre les entreprises mécènes et les chercheurs est de rigueur. Dans le hall du Radix, le bâtiment de verre où Sander Huurman tient son bureau, est affiché un slogan sans équivoque: «Les connaissances d’aujourd’hui, le business de demain.» L’université incite ses scientifiques à créer des start-up pour commercialiser rapidement leurs découvertes agronomiques. Parsemée d’entreprises nouvelles, la zone entourant le campus est même surnommée «Food Valley», clin d’œil à la Silicon Valley californienne.

Cette fois-ci, des professionnels ont approché les universitaires dans l’espoir de satisfaire les attentes nouvelles de citadins. De plus en plus d’urbains aisés et soucieux d’une autre qualité de vie, s’intéressent à l’agriculture en circuit court, avec une production agricole sur-place, durable et sans intermédiaire. Aux fermes verticales, sur les toits des immeubles résidentiels ou au cœur d’anciennes friches industrielles, viendrait ainsi s’ajouter l’agriculture flottante.

«A Singapour et dans toutes ces villes où les terres agricoles sont rares et où le prix des produits dont il sont issus est important, cette méthode pourrait fonctionner. Malgré tout, le coût de cette pratique est finalement très élevé. Il nécessite un entretien constant… Et si la culture était envisagée à grande échelle, il faudrait même songer à robotiser l’équipement.»

Déjà chez les Aztèques

Qu’il s’agisse de terres cultivées au milieu de l’eau ou d’authentiques matelas végétaux, l’agriculture immergée n’est pas nouvelle. Les Aztèques, par exemple, ont créé des îles artificielles, des surfaces cultivables dans les zones lacustres. Ces «Chinampas» ont permis de subvenir à la moitié des besoins en nourriture des habitants de Tenochtitlan, la capitale de l’époque.

A Amiens, en région Hauts de France, on conserve la tradition des hortillonnages. Là-bas, des terres marécageuses ont été drainées, sorties de l’eau et mises en culture dès l’époque gallo-romaine. Cette culture maraîchère entrecoupée de canaux s’étale aujourd’hui sur 300 hectares, dont 25 seulement sont encore exploités.

En Birmanie, sur les rives du lac Inlé, l’agriculture flotte bel et bien. Là-bas, des paysans utilisent des matelas entiers de végétation lacustre. Ils découpent dans ces nattes épaisses, parfois suffisamment pour y marcher dessus, des bandes de deux mètres de large sur dix mètres de long. Elles sont alors tirées, par barque, jusqu’aux pilotis des maisons. Une fine couche de boue, prélevée au fond du lac ou sur les berges, est ensuite déposée sur ces surfaces. Pour y ajouter des plants de tomates, de concombres, d’aubergines, de piments et d’oignons.

Ferme laitière flottante

Au Bangladesh, sur les terres subtropicales et sujettes aux inondations, des paysans font pousser courges, épinards et concombres sur des tapis de bambous submergés, eux-mêmes recouverts de plusieurs couches de jacinthe d’eau, celles-là apportant compost et nutriments. «Ce système est un exemple d’adaptation aux conditions climatiques difficiles, mais également aux aléas qui risquent d’être plus fréquents dans un contexte de changement climatique», souligne un rapport de la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

«Ces tapis verts, composés de plantes lacustres tropicales sont fragiles et propres à la biodiversité locale. Leur solution est difficilement transposable ici», analyse Sander Huurman. En janvier prochain, dans le port à conteneurs de Rotterdam, à 100 kilomètres à l’ouest de Wageningen, une ferme laitière flottante de 1200 m² sera inaugurée. Cette structure de béton et d’acier produira 1000 litres de lait par jour, destinés aux riverains. Les rejets serviront à faire pousser une pâture, elle aussi flottante. Ses concepteurs – des promoteurs immobiliers – assurent que les quarante vaches attendues à bord n’attraperont pas le mal de mer.

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