90 francs pour débuter. De quoi acheter un set de base permettant par la suite de consommer l’équivalent de vingt cigarettes pour deux francs. Des cigarettes spéciales puisqu’elles sont en plastique, autrement dit électroniques. Après cinq ans de présence uniquement sur Internet, la vente de ces e-cigarettes, autorisée sur le marché suisse en septembre et initiée la semaine dernière par le distributeur bernois Zirel, ravive un vieux débat: l’utilisation de l’e-cigarette est-elle sans impact sur la santé des consommateurs? Ou constitue-t-elle une alternative à la consommation de tabac?

Ne dites pas d’un consommateur de cigarette électronique qu’il fume, mais plutôt qu’il «vapote». En effet, aucun processus de combustion dans la clope bionique. Celle-ci consiste en un assemblage de trois compartiments mis bout à bout: une cartouche munie d’un embout et contenant un liquide aromatique de substitution au tabac (avec ou sans nicotine), un vaporisateur électrique et un accumulateur rechargeable. Lors de l’inspiration, l’utilisateur inhale les substances chauffées et vaporisées dans la cartouche.

«Nous nous sommes conformés à la réglementation en vigueur afin de diffuser la cigarette SuperSmoker, sans nicotine», précise David Müller, de la société Zirel. Pour l’instant, seul ce type de cigarettes électroniques est autorisé à la vente, les produits avec nicotine devant encore prouver leur intérêt thérapeutique en tant que substitut nicotinique et recevoir l’aval de l’organe de contrôle Swissmedic. «Nous avons envoyé les données toxicologiques de nos fournisseurs au Laboratoire cantonal de Berne, qui nous a donné en juillet son accord pour la mise en circulation de notre produit.»

Qu’avale-t-on lorsqu’on tire sur une e-cigarette? L’étude réalisée en 2007 par un laboratoire belge a montré que chaque bouffée de vapeur inhalée renfermait du propylène glycol (constituant de base du liquide aromatique), les arômes et certains de leurs dérivés mais «en quantités bien inférieures aux valeurs de toxicité aiguë ou aux valeurs limites établies par l’Organisation mondiale de la santé (OMS)».

Ces informations sont avant tout indicatives pour Jean-François Etter, spécialiste du tabagisme à l’Institut de médecine sociale et préventive de l’Université de Genève: «Ces cigarettes sont fabriquées par de petites compagnies chinoises et il n’y a aucune garantie de qualité sur ces produits. Les lots peuvent ainsi fortement varier les uns des autres ainsi que leurs constituants.» L’année dernière, l’administration américaine des denrées alimentaires et des médicaments a révélé que certaines substances cancérigènes pouvaient se trouver dans certaines cartouches, à des niveaux cependant bien inférieurs à ceux observés lors de la combustion du tabac.

«Nous ne savons rien de la toxicité à long terme de ces produits consommés à faible dose», commente Jean-François Etter. Et s’assurer de leur innocuité nécessiterait au moins une dizaine d’années de recherche. «Même si ces études cliniques sont nécessaires, ajoute-t-il, faut-il pour autant interdire ce produit qui est, de toute façon, moins nocif qu’une vraie cigarette et qui, semble-t-il, pourrait aider des gens à arrêter de fumer?»

Selon l’OMS, qui a pris position en septembre 2008, l’e-cigarette n’aide pas les fumeurs à lutter contre leur habitude. Mais des études parues cette année suggèrent l’idée inverse. L’une d’entre elles, réalisée par des chercheurs américains sur une trentaine de fumeurs adultes, a montré que l’utilisation de l’e-cigarette (avec nicotine) diminuait à court terme les symptômes de manque sans entraîner des concentrations importantes de nicotine dans le sang.

Des conclusions que modère Jean Pol Tassin, directeur de recherche à l’Institut français de la santé et de la recherche médicale et spécialiste du sevrage tabagique: «Le réconfort apporté par la cigarette électronique est uniquement dû à un effet psychique. Le consommateur pense qu’il prend un substitut au tabac, ce qui le libère de son angoisse de manque.» Pour procurer du plaisir, la nicotine agit de concert avec un ensemble de molécules normalement présentes dans le tabac et qui sont ici absentes. «La cigarette électronique est un leurre comme tout autre substitut nicotinique tel que le patch ou le chewing-gum. Tôt ou tard, l’organisme se rend compte qu’il est floué et c’est la rechute assurée.» Ce qui expliquerait, d’après le médecin, pourquoi 80% des utilisateurs de patches à la nicotine recommencent à fumer au bout d’une quinzaine de jours.