Humanités digitales

La Venise virtuelle met au défi les étudiants de l’EPFL

Le projet Venice Time Machine continue d’explorer l’histoire de la cité des Doges. Les étudiants de l’EPFL ont présenté, mercredi 25 mai, leurs projets de master. Des travaux qui alimentent cette machine à remonter le temps

Les bâtiments jaillissent du sol et forment d’étroites ruelles au bord de l’eau: la Cité des Doges refait surface à l’écran, en trois dimensions. L’EPFL, associé à l’Université Ca’Foscari de Venise, a développé un programme informatique capable de reconstituer le quartier de Rialto de l’an 950 à aujourd’hui. Mais pas seulement. La modélisation permet également de situer un commerce, l’adresse d’un Vénitien et de faire la connaissance de ses voisins. Depuis maintenant quatre ans, les chercheurs explorent les riches archives numérisées de la ville avec les technologies de l’information du présent. Nom de ce vaste projet: la Venice Time Machine (VTM).

Les étudiants de l’EPFL participent, eux aussi, à cette initiative issue des humanités digitales. Une dizaine de projets de master ont été présentés mercredi 25 mai à Lausanne. «Les étudiants sont un peu des scouts. Ils explorent en premier certains territoires dont peuvent ensuite s’emparer les chercheurs», se réjouit Frédéric Kaplan, professeur à l’EPFL et directeur de la VTM. Sur la dizaine de projets présentés, plusieurs alimenteront peut-être la machine à remonter le temps de l’EPFL. Tour d’horizon.

Décoder les lettres d’un ambassadeur vénitien

Les relations commerciales fructueuses demandent de la discrétion. Surtout lorsque les temps sont troublés. Au XVIe siècle, l’ambassadeur vénitien à Constantinople, l’avait bien compris. Vettore Bragadin prenait le soin de crypter ses communications après la chute de Constantinople en 1453. Un moyen de maintenir les échanges en toute sécurité avec cette région du monde, et d’assurer la prospérité de Venise.

Un duo d’étudiants a développé un programme informatique pour décoder ces lettres manuscrites. Des documents qui pourraient contenir des informations précieuses pour les historiens. «Nous avons séparé le fond du document et le texte à l’aide d’un programme informatique. Il fallait ensuite apprendre à la machine à décrypter le système de codage utilisé», explique Chanhee Hwang. Un défi de taille: chaque caractère correspond à une lettre. Le tout forme un alphabet spécifique et complexe.

«C’est un code presque extraterrestre, il changeait au fil des années. Les étudiants ont été capables d’établir une méthode pertinente. Une nouvelle équipe pourrait relancer le projet l’année prochaine», imagine Frédéric Kaplan. Et, qui sait, la relève pourrait cette fois trouver la clé.

Reconstruire les maisons des Vénitiens

Venise est une cité de palais, d’églises et de demeures majestueuses. Les plans de ces lieux emblématiques, comme le Canal Grande ou le Rialto, sont soigneusement conservés. Ces archives ont permis aux chercheurs de les modéliser précisément. La tâche se complique lorsqu’il s’agit d’habitations à l’architecture moins flamboyante. La documentation est alors quasi inexistante.

Gaspard Zoss, Pierre Sarton-Lohéac et Frédéric Moret ont pris le parti de redonner vie à ces immeubles qui représentaient la majorité des constructions de la ville aux XIIIe et XIVe siècles. «On est parti de zéro. Nous avons développé un logiciel qui génère des formes géométriques, raconte Gaspard Zoss. En se basant sur le cadastre, nous avons pu reconstituer des zones d’habitations.» Mais l’ensemble souffre encore d’un design basique.

Pour y remédier, les scientifiques imaginent déjà des façades ornées de balcons ou des bâtiments de différentes tailles. Et le trio voit même plus loin. Leur méthode pourrait intéresser l’industrie du jeu vidéo qui a besoin de décors urbains générés en quelques clics. Mais l’objectif était surtout de «réussir à déterminer la pertinence de cette méthode quand il existe des impératifs historiques, précise Frédéric Kaplan. C’est une procédure intéressante qui pourrait être reprise dans le cadre de la Venice Time Machine.»

Créer un «Google» des œuvres d’art

La Sérénissime est réputée pour son architecture mais aussi pour ses œuvres d’art. Un groupe de scientifiques est parvenu à classer des tableaux de peintres célèbres en fonction de leur composition, du style et de la position des personnages représentés. Un projet entamé l’an passé par deux étudiants à partir d’une base de données d’œuvres numérisées.

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«C’est un travail remarquable. Ils ont réussi à créer des familles complexes de tableaux en appliquant la technologie du deep learning», s’enthousiasme le directeur de la VTM. Cette technique d’apprentissage permet, par exemple, à un programme de reconnaître le contenu d’une image. Les nouvelles technologies prolongent ainsi le travail d’Aby Warburg, considéré comme l’un des fondateurs d’une histoire de l’art moderne. Au XXe siècle, le chercheur allemand a constitué un vaste atlas de tableaux.

Dater des documents anciens

Un autre projet, tout aussi fascinant, pourrait également intéresser les chercheurs. Un groupe d’étudiants a mis au point une méthode permettant de prédire la date d’écriture d’un texte. Comment? Leur programme analyse les mots employés, la syntaxe ou encore les sujets abordés. Pour tester l’outil, les scientifiques ont utilisé les 200 ans d’archives de La Gazette de Lausanne et du Journal de Genève, fournies par Le Temps. «On avait besoin d’une base de données importante», précise Martin Hallén. Le quatuor détaille l’avancée de son projet dans un rapport publié sur le blog de l’école.

Leur méthode – qui a obtenu des premiers résultats satisfaisants – pourrait très bien s’appliquer aux archives de Venise, selon Frédéric Kaplan. «Le programme permettrait aux historiens de faire des premières estimations de la date d’écriture d’un document et de classifier des archives», ajoute le directeur de la VTM. Un procédé qui rappelle, à une échelle plus modeste, les méthodes de datation utilisées par les archéologues.

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Biennale de Venise et Mussolini dans un graphique

Deux autres étudiants, Kamil Bennani-Smires et Matteo Filipponi, ont exploré les archives du Temps, à la recherche d’articles évoquant Venise. Résultat: 32 000 articles et plus d'un million de mentions de personnes ou de lieux liés à la célèbre ville italienne. Une base de données volumineuse qui permet de déduire des relations plus ou moins fortes entre ces individus. Le tout est visualisé dans un graphique animé.

«La visualisation forme des grappes d’individus liés à des thématiques particulières comme la guerre, avec la personnalité de Benito Mussolini, ou l’art représenté notamment par la Biennale de Venise», explique Kamil Bennani-Smires. Mais le duo ne s’aventure pas plus dans l’interprétation des données. «C’est aux historiens d’analyser les liens entre les personnes en lisant les articles associés. On fournit simplement les données», confirme son camarade Matteo Filipponi. La Venice Time Machine est un «grand puzzle à résoudre», confie Frédéric Kaplan.

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