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Le vent au secours de Fukushima

Au large de la centrale détruite, le gouvernement et un consortium d’industriels japonais viennent d’inaugurer une première éolienne flottante, qui doit permettre au pays de sécuriser une nouvelle source d’énergie, et de redonner un peu d’espoir économique à une région meurtrie par la catastrophe nucléaire de 2011

En 2004, le professeur Takeshi Ishihara passait pour un illuminé. Dans un Japon puisant la quasi-totalité de son énergie dans ses réacteurs nucléaires et ses centrales thermiques au gaz ou au charbon, il plaidait, souvent seul, pour un investissement massif dans les énergies renouvelables, et surtout dans les éoliennes offshore flottantes, qu’aucun pays de la planète n’avait encore testées. Au fil de ses projections faites en laboratoire, le chercheur de l’Université de Tokyo était convaincu que la côte de Fukushima, au nord-est de l’Archipel, disposait d’un potentiel énergétique considérable. Le vent y est régulièrement fort et le réseau électrique très développé. Mais il devait encore être capable de démontrer, sur le terrain, la véracité de ses calculs.

«A l’époque, il m’a fallu un an de négociations avec un groupe gazier, avant qu’il accepte de me laisser installer des anémomètres au sommet de l’une de ses structures situées à quelques kilomètres en mer», se souvient l’enseignant.

Les résultats sont inespérés. «On a découvert que la puissance du vent au large permettrait de générer cinq fois plus de courant qu’à terre.» Selon ses calculs, le Japon pourrait potentiellement disposer au total de 1200 gigawatts d’énergie éolienne offshore, dont 80% seraient générés sur des structures flottantes, car la côte du pays plonge abruptement à plus de 100 mètres de profondeur, laissant peu de place pour des projets coulés dans le sol. Mais ses chiffres n’impressionneront personne. Jusqu’à la destruction, en mars 2011, de quatre réacteurs de la centrale de Fukushima Daiichi. «Cet accident aura été déterminant pour nos projets», avoue, presque gêné, Takeshi Ishihara.

Mi-novembre, après près de dix années de bataille, le scientifique a assisté au raccordement de la première éolienne flottante du Japon, à 20 kilomètres au large de la centrale détruite. Pour ce lancement historique, des dizaines d’officiels s’étaient retrouvés dans une salle exiguë du port de la ville d’Iwaki, au sud de Fukushima. Quelques discours. Un écran diffusant une image en direct de l’éolienne blanche haute de 106 mètres, montée sur un gigantesque flotteur jaune. Un compte à rebours. L’activation d’un interrupteur géant symbolique. Et un timide mouvement des gigantesques pales. Aujourd’hui, un vilain crachin gâche le vent. Mais pas l’enthousiasme des industriels qui acceptent désormais d’envisager un Japon privé de la totalité ou de l’essentiel de sa puissance nucléaire, et se passionnent pour l’éolien flottant qui pourrait, en théorie, permettre au pays de regagner un peu d’indépendance énergétique.

Cette première éolienne ne dispose que d’une puissance de 2 MW pouvant potentiellement alimenter 1700 foyers. Mais d’autres engins sont annoncés. D’ici à mars 2015, deux autres turbines, d’une puissance de 7 MW chacune, vont être installées au large de Fukushima. Et des dizaines d’autres pourraient suivre.

Un premier plan théorique assure qu’un chapelet de 140 éoliennes installées dans la zone permettrait de générer au moins 1000 MW (1 gigawatt), soit l’équivalent d’une centrale nucléaire. «Les trois premières éoliennes vont nous permettre de mesurer la rentabilité du projet et son impact environnemental, avant de valider un élargissement du parc», explique Yuhei Sato, le gouverneur de Fukushima, qui a été l’un des grands architectes du projet, dont la réalisation pharaonique a été menée par un consortium de 10 entreprises, comprenant Marubeni, Hitachi, Shimizu ou encore Mitsubishi Heavy Industries.

Les éoliennes doivent d’abord être assemblées sur leur flotteur de 2300 tonnes dans l’un des grands ports de la côte. Puis, elles sont lentement remorquées au large par une armada de six navires avant d’être ancrées, à 120 mètres de profondeur, par six gigantesques chaînes de 1800 tonnes chacune. Des câbles électriques sont ensuite tirés vers le transformateur du parc qui est, lui aussi, pour la première fois au monde installé sur une sous-station également flottante. D’autres câbles raccordent cette «annexe» à une centrale classique de l’électricien Tohoku Electric Power, située à terre; la tension électrique y est de nouveau modifiée avant d’être injectée dans le réseau classique de transport d’électricité. Au total, la construction et le raccordement des trois premières éoliennes devraient coûter 22 milliards de yens (195 millions de francs), que l’Etat central a accepté de débourser.

Si le gouvernement de Shinzo Abe est favorable à un redémarrage des centrales nucléaires du pays, qui sont toutes à l’arrêt dans l’attente du feu vert, au cas par cas, de l’autorité de régulation du secteur, il tente aussi, dans le cadre de sa stratégie de relance baptisée «Abenomics», de développer les énergies renouvelables, dans l’espoir notamment de voir émerger de nouvelles technologies japonaises, susceptibles d’emporter des marchés à l’étranger. «C’est notre mission d’assurer le succès de ce projet», martèle, à Iwaki, Kazuyoshi Akaba, le vice-ministre de l’Economie venu parrainer le démarrage des éoliennes. «Dans la région, tant de gens ont souffert de la catastrophe de Fukushima Daiichi, que cela faisait sens de faire naître une nouvelle source d’énergie ici même. C’est un symbole fort», ajoute le responsable.

A l’estrade, Eiju Ono est visiblement ému par ces mots. «On parle enfin de notre futur. Des centaines de milliers de gens vivent encore ici et ils ont besoin de travailler», rappelle le président de la Chambre de commerce et d’industrie de la ville, dont le tissu économique a été déchiré par la catastrophe de mars 2011. Depuis plus de deux ans et demi, l’industrie de la pêche, qui employait des dizaines de milliers de personnes, est paralysée par les interdictions de prises de poissons imposées par le gouvernement. En octobre, une poignée de chalutiers a bien été autorisée à reprendre la mer pour des pêches d’essais, dont les récoltes sont systématiquement testées, mais, malgré les faibles traces de radioactivité, la méfiance des consommateurs pour les produits de la région laisse augurer des ventes laborieuses. Et les dizaines de petites sociétés de services qui travaillaient pour l’électricien Tepco sont, elles aussi, mal en point. Le tourisme est tout aussi moribond. La beauté des plages et l’excellence des spots de surf ne suffisent plus à attirer les visiteurs si près de la zone d’exclusion tracée au compas autour de la centrale détruite. «Avec les éoliennes, nous pouvons peut-être entamer la reconstruction de la région», insiste Eiju Ono. «Dès le départ, cette idée d’une renaissance fut un élément clé du projet», souligne Takeshi Ishihara.

Voulant promouvoir un projet made in Japan, les industriels vont d’ailleurs confier une partie de la conception et de la réalisation des 20 000 composants recensés dans chaque éolienne à des PME locales, avec l’espoir de voir émerger sur place un nouveau pôle d’excellence sur ce segment. L’assemblage final sera aussi fait dans les environs. Les patrons rêvent déjà de contrats venus du monde entier.

A Tokyo, les analystes sont un peu plus dubitatifs. «Beaucoup d’éléments risquent de freiner la mise en place de ces parcs d’éoliennes», pointe Paul Scalise, un expert de la Temple University à Tokyo. Il évoque les larges corridors réservés aux routes maritimes, les refus des populations locales qui, dans de nombreux pays, ont déjà réussi à saborder l’installation de champs d’éoliennes en bord de mer et, surtout, les résistances des communautés de pêcheurs. Il a calculé qu’un gigantesque parc national d’éoliennes, qui aurait pris en compte l’ensemble de ces facteurs limitatifs, ne pourrait potentiellement couvrir qu’entre 30 et 70% des besoins d’électricité de l’Archipel. «Et je ne tiens aucunement compte, dans ce chiffre, des considérations économiques qui sont encore plus handicapantes», insiste l’analyste.

Plus les éoliennes sont loin en mer, plus les coûts de structures, d’installation et d’entretien explosent. «Il est vrai que notre projet est extrêmement cher, mais nous sommes dans une phase d’essai et les considérations de rentabilité vont être intégrées au fur et à mesure», rétorque Takeshi Ishihara. Du fait des défis technologiques et de la variété des conceptions utilisées sur chacune des éoliennes de Fukushima, le prix du kilowatt atteint aujourd’hui environ 2 millions de yens (17 600 francs), soit huit fois le prix obtenu pour une éolienne terrestre. Mais le consortium espère réussir à faire plonger ces montants en réalisant des économies d’échelle. Tomofumi Fukuda, qui encadre le projet pour Marubeni, indique que l’objectif est de réduire le coût du kilowatt à 700 000 yens (6175 francs) dans le lancement de la phase commerciale avant d’atteindre, à terme, un tarif inférieur à 500 000 yens (4400 francs). «De toute façon, nous estimons que les capacités actuelles de production et de transport de ces gigantesques structures ne nous permettraient d’installer qu’environ cinq unités par an», modère-t-il.

Un rythme qui pourrait aussi faciliter les négociations avec les communautés de pêcheurs qui apparaissent, pour le moment, comme les plus rétives, car elles redoutent de se voir interdire le chalutage sur les larges portions d’océan où courent les câbles électriques tirés entre les turbines, leur sous-station et la terre.

A Iwaki, les associations professionnelles n’ont, pour l’instant, validé que trois éoliennes. «En 2015, à l’issue de la phase d’étude, nous consulterons de nouveau les pêcheurs. Rien ne se fera sans leur accord», prévient le gouverneur Yuhei Sato, avant d’expliquer que les chercheurs venaient de découvrir que plusieurs communautés de poissons semblaient déjà avoir recréé, ces dernières semaines, des bassins de vie sous les différentes structures flottantes. «Si cela se confirme, on pourrait obtenir le consensus parfait», s’émerveille Eiju Ono.

Un chapelet de 140 éoliennes installées dans la zone permettrait de générer l’équivalent d’une centrale nucléaire

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