C'est l'histoire d'une repentance. Celle d'un monde qui produit chaque année plus de 450 millions de tonnes de plastique dont un tiers finit dans les sols et les courants d'eau*. Synthétique, le matériau se dégrade à peine. Mais on peut le repêcher et le réutiliser. Le recyclage est plus que jamais à la mode. A tel point qu'il a gagné les podiums.

Robes d'H&M, vestes de sport chez Patagonia ou Columbia, baskets d'Adidas ou de Puma, cagoules de montagne de Buff... De plus en plus de marques lancent des collections éco-responsables, à base d'anciennes bouteilles en PET transformées en fibres textiles. Ainsi, au lieu de fabriquer de nouvelles matières synthétiques, comme le polyester ou le nylon dont sont faits la plupart de nos vêtements, l'industrie textile récupère les déchets plastiques aux quatre coins du globe et réduit sa production de matériaux issus du pétrole.

Suffisant pour donner bonne conscience aux consommateurs mais insignifiant aux yeux des défenseurs de la nature, qui dénoncent un greenwashing à des fins marketing. Qu'en est-il, en réalité? Le Temps a examiné les vêtements en plastique recyclé sous toutes les coutures pour comprendre si cette mode fait du bien à la planète.

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1. La pêche au plastique

Tout commence à la plage. Là où ont atterri la plus grosse partie des quelques 9,2 milliards de tonnes de plastique produites depuis 1950 dans le monde. Une étude américaine a calculé que moins de 10% de ces déchets ont été recyclés, un peu plus incinérés. Le reste continue à s'amonceler dans les décharges et finit dans les océans qui en absorbent 10 millions de tonnes par an. L'équivalent d'un camion de plastique déversé dans l'eau toutes les minutes.

Tout nettoyage est dès lors salvateur. Associées aux spécialistes du recyclage et associations environnementales, les grandes marques multiplient leurs efforts. Un exemple parmi d'autres, Adidas, en partenariat avec l'organisation Parley for the Oceans, a repêché l'année passée 5000 tonnes de plastique marin, dans le cadre d'un objectif plus global: passer à 100% de polyester recyclé en 2024. Aux Etats-Unis, le fabricant de fibres en PET recyclé REPREVE a récemment annoncé avoir dépasser le seuil des 20 milliards de bouteilles plastiques récupérées dans les décharges et sur le littoral. Parmi ses clients, des compagnies internationales - Gap, The North Face, New Balance, - comme de petites entreprises de mode éthique.

En Europe, le projet Seaqual Initiative a déjà permis de transformé 99 tonnes de déchets marins en fibres textiles, utilisées par des fabricants des 46 pays. Des initiatives similaires recourants à l'aide des pêcheurs et des habitants contribuent à nettoyer le littoral et les mers, de la Méditerranée jusqu'en Asie.

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2. Une bonne idée... 

Une fois récupérées, triées et nettoyées, les bouteilles plastiques sont transformées en fibres textiles. De manière mécanique – en les réduisant en minuscules paillettes pour les refondre en matériaux de moindre qualité, - ou chimique, en décomposant le PET en composants élémentaires pour former un nouveau polymère qui garde ses qualités d’origine. «Un peu comme si on déconstruisait un château LEGO et utilisait les mêmes briques élémentaires pour bâtir un nouveau château», image Remy Buser, cofondateur de la start-up fribourgeoise Bloom Biorenewables, qui cherche des alternatives au plastique.

«Globalement, il est très positif de réintégrer ces matériaux dans la production, cela fait tourner la filière du recyclage et permet de soutenir les microéconomies en associant les communautés locales aux projets», analyse Julien Boucher, directeur du pôle éco-conception suisse EA Environmental Action.

«Dans un monde idéal, on n'utilisera pas de bouteilles en PET et on n'aura pas de déchets plastiques dans la nature, renchérit Laurent Maeder, spécialiste en économie circulaire et co-lead Circular Economy Transition. Mais puisque c'est une réalité, autant récupérer ces matières et les transformer en vêtements plutôt que de les laisser polluer l'environnement.»

3. ...qui a ses limites

Pourtant, lors du recyclage, les pertes et l'injection de matière première vierge sont inévitables, même si les procédés actuels sont au point et leur impact environnemental moindre que lors de la production de nouvelles matières synthétiques. «Mais on reste dans la dépendance au pétrole et en fin de compte, on ne fait que repousser l'échéance en rajoutant des cycles de vie supplémentaires pour des produits qui finiront tôt ou tard à la décharge, regrette Remy Buser. A long terme, cela ne résout ni le problème de la pollution ni des émissions carbone.»

Laurent Maeder pointe un autre problème: «Le PET, à la base, n'est pas prévu pour en produire des fibres textiles. Le processus du recyclage comprend de nombreuses étapes gourmandes en eau et énergie et de nouveaux intrants potentiellement problématiques, sur le plan environnemental comme social.» Pour la fabrication du PET lui-même il y a par exemple l'antimoine, un métal lourd susceptible d'être cancérigène, qui est utilisé. De quoi relativiser l'impact écologique de la démarche.

«On salue l'initiative du nettoyage des océans mais c'est une fausse solution, car on ne fait que prolonger la vie des matériaux non durables et on continue à en fabriquer des nouveaux», déplore de son côté Matthias Wüthrich, expert pour Greenpeace Suisse. Pour l'organisation environnementale, qui a dénoncé les procédés chimiques liés à la fabrication des textiles dans sa campagne «Detox my Fashion», l'industrie de la mode lave les tâches de pétrole sur sa réputation mais continue à polluer ailleurs.

Selon différentes analyses scientifiques, entre 20 000 et 40 000 substances chimiques sont en effet utilisées pour traiter les tissus et les teindre. Et du point de vue plus globale, les matériaux recyclés ne représentent que 2% des matières premières utilisées pour la fabrication de vêtements. Le score est donc moins avantageux qu'il ne paraît, même si l'intention est bonne.

4. Le textile redevient... déchet

Les vêtements en PET recyclé ont beau contribuer à réduire les quantités de déchets dans la mer, que se passe-t-il une fois qu'ils deviennent usés à leur tour? Pourrait-on récupérer les matières plastiques et les recycler à l'infini?

Les chercheurs sont unanimes: jamais. Même avec le recyclage chimique on arrivera un jour à l'usure complète. Pourtant, le vrai problème est ailleurs: le PET transformé en textile vît rarement une deuxième réincarnation.

«Les technologies du recyclage fonctionne parfaitement pour les monomatériaux, explique Remy Buser. Or, les matières textiles qu'on va produire avec les fibres en PET recyclé vont être la plupart du temps mélangées à d'autres matières synthétiques dans les vêtements: teintures, couches techniques dans les équipements sportifs. C'est en grande partie ce mélange qui les rend performants... et quasiment pas recyclables.»

L'un des rares plastiques qui peut avoir plusieurs cycles de vie sans perdre ses qualités d'origine est le nylon (lire ci-dessous). Pour le reste des vêtements, des études de la Fondation Ellen MacArthur confirment que les fabricants réfléchissent rarement à des possibilités de recycler les textiles une fois ceux-ci sont usés et le nombre toujours croissant de matériaux high-tech n'arrange pas les choses.

On portera donc notre veste en fibres recyclés pendant quelque temps... avant d'en racheter une nouvelle. L'ancienne ira au pire tout de suite dans un incinérateur ou sur une décharge, comme cela arrive à 80% des habits dans l'Union européenne, au mieux vivra encore quelque temps dans un pays tiers avant de finir dans une poubelle. La boucle est bouclée: le PET une fois récupérée des océans... risque bien de s'y retrouver quelques années plus tard.

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5. Esquisses d'alternatives

Plusieurs projets sont en cours en Europe et aux Etats-Unis pour recycler plus efficacement les matériaux complexes, grâce à des technologies de pointe capables «d'effilocher» les différentes couches synthétiques des matières mixtes.

Une autre alternative consisterait à concevoir des matériaux performants et recyclables à multiples reprises, mais la question de leur dégradation et des microplastiques qui partiraient toujours au lavage risque de rester ouverte.

«On ne changera rien si on reste dans la même logique, dit Remy Buser. Recycler le plastique qui flotte dans les océans est une démarche vertueuse mais aberrante à la base: on cherche à produire des textiles avec des matériaux qui ne doivent même pas se trouver dans l'environnement...» Pour le co-fondateur de Bloom Biorenewables, l’avenir appartient aux matériaux durables, dérivés de CO2 atmosphérique ou de matières organiques, comme les résidus agricoles ou le bois cultivé dans le respect de l’environnement.

Des exemples existent ailleurs, avec Tencel, technologie autrichienne pour fabriquer des fibres écologiques à partir de cellulose, ou en Italie avec Evo, polymer biosourcé à base d’huile de ricin. En Suède, l’entreprise Renewcell a mis au point une matière renouvelable au nom évocateur: Circulose, qui est faite avec des fibres de textiles en cellulose recyclés, et qui se recycle elle-même facilement.

«Dans l'absolu, il n'y a pas de matière miracle, note pour sa part Julien Boucher. Il y aura toujours un impact sur l'environnement mais c'est la manière dont on utilise les objets qui fera une différence. Pour réduire la pollution et économiser les ressources, il suffit de garder nos vêtements plus longtemps et en prendre soin au lieu d'en racheter à chaque nouvelle saison. Et ce choix responsable des consommateurs devrait à terme influencer la manière dont les industries conçoivent leurs produits.»

Laurent Maeder consent: «La sur-consommation est un vrai problème. On produit et on achète trop. La mode change chaque année et on finit, dans les pays européens, avec 35% des vêtements jetés sans qu'on les porte jamais.»

Mais un changement de mentalités semble se profiler à l'horizon: il émerge plein d'initiatives des consommateurs pour l'échange d'habits ou la récupération de textiles. Et certaines grandes marques, à l'image de Patagonia, suivent la tendance en réfléchissant aux possibilités de prolonger la vie de leurs vêtements. Dans les textiles comme dans les comportements, la fibre écologique a conquis la mode.

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L'éternelle réincarnation du nylon

Une fibre synthétique qui se recycle quasi à l'infini? Cela ressemblerait à de la magie. Pourtant, elle existe. Econyl®, marque déposée par le fabricant italien Aquafil, est un fil de nylon écologique, comme son nom l'indique. Produite avec du nylon récupéré sur le littoral ou dans les mers (résidus de vêtements et de filets de pêche), dans des déchets industriels et ménagers, cette fibre garde toutes les propriétés du nylon vierge. Mieux encore: sa qualité resterait intacte à chaque nouveau recyclage.

Très prisé par les fabricants de vêtements de sport et de maillots de bain, pour son élasticité et sa résistance, Econyl® a séduit des marques de renom du monde entier. Mercedes en a récemment utilisé pour les revêtements du sol de ses voitures, Gucci pour une collection de sacs à main durables. En Suisse, le géant de sport Mammut recourt à cette technologie pour fabriquer des t-shirt à base de vielles cordes d'escalade. Et une jeune entreprise argovienne de mode eco-responsable, Nikin, l'utilise pour fabriquer ses bikinis et leggings, à côté d'autres fibres en plastique recyclé.

Eviter la pollution

«L'impact du nylon sur le réchauffement climatique est réduit jusqu'à 90 % par rapport au matériau vierge, indique le fabricant. Pour 10 000 tonnes d'ECONYL®, nous sommes en mesure d'économiser 70 000 barils de pétrole brut et d'éviter 65 100 tonnes d'émissions.» En prime: une quantité de déchets récupérés dans les mers européennes, aux Philippines et au Cameroun.

La seule faille du nylon miraculeux: comme avec tous les tissus synthétiques, les pertes de microplastiques au lavage sont inévitables. Le producteur l'admet: «C'est un problème global et actuellement, différents secteurs de l'industrie sont impliqués dans la recherche de solutions pour réduire les pertes au lavage: produits détergents, filtres spéciaux pour les machine à laver, des sacs de lavage qui retiennent ces particules. En attendant, nous surveillons tous nos matériaux et processus de production et évitons au maximum les impacts négatifs sur les personnes et l'environnement.»

* Sans autres indications, les chiffres proviennent de "L'Atlas du Plastique" (ed. Fondation Heinrich-Böll, 2020).