«Viagra» féminin autorisé: «Jusqu’où va-t-on aller?»

Santé L’analyse du sexologue et psychiatre Francesco Bianchi-Demicheli, des HUG

Le «Viagra» féminin destiné aux patientes non ménopausées souffrant d’une libido défaillante (au moins 40% des femmes, selon plusieurs études) a reçu le feu vert de l’Agence américaine des médicaments (FDA): le comprimé Addyi de la firme Sprout Pharmaceuticals sera commercialisé. L’analyse de Francesco Bianchi-Demicheli, médecin spécialiste en sexologie aux Hôpitaux universitaires de Genève.

Le Temps: Comment fonctionne ce nouveau médicament?

Francesco Bianchi-Demicheli: Au contraire du Viagra masculin, qui dilate les vaisseaux sanguins, la molécule flibanserin, différente, agit sur le cerveau, en activant deux neurotransmetteurs qui augmentent l’excitabilité, et en en freinant un autre qui inhibe celle-ci. Cet effet a été observé alors que la molécule était testée comme antidépresseur, sans montrer d’efficacité dans ce cas. Les mécanismes d’action ne sont pourtant pas encore totalement connus.

– La décision de la FDA se base pourtant sur des études solides?

– Deux premières études («Violet» et «Daisy») ont montré une certaine efficacité, sans toutefois être considérées comme pleinement significatives. Mais en 2013, les résultats d’une troisième étude, «Begonia», menée sur plus d’un millier de femmes selon une méthodologie stricte, a permis de conclure à cette efficacité.

– L’Addyi est-elle la pilule miracle?

– Absolument pas. La décision de la FDA nous invite surtout nous, spécialistes de médecine sexuelle, à bien poser le diagnostic de cette affection qu’est le «désir sexuel féminin hypoactif», qui implique une réelle souffrance. Il s’agit d’exclure les autres causes possibles: dépression, troubles organiques (d’ordre endocrinien), problèmes relationnels. Les médecins devront aussi rappeler – sans alarmisme – que l’Addyi induit des effets secondaires non négligeables (somnolence, nausées, hypotension, syncopes), d’autant plus si la patiente boit de l’alcool. Enfin, le flibanserin ne peut être associé à d’autres médicaments (pour le cœur, contre l’endométriose, etc.), au risque d’exacerber les effets secondaires.

– Est-ce à dire que le nombre de femmes qui en profiteront sera finalement assez restreint?

– Si l’on veut suivre l’art de la médecine sexuelle, oui, tous ces arguments nous incitent, nous médecins, à être restrictifs dans nos prescriptions. Le traitement de choix du trouble du désir hypoactif reste la sexothérapie. Une approche globale tenant compte de l’ensemble de la personne, de son couple et des interactions avec son entourage, est essentielle et incontournable.

– Le risque n’est-il pas alors que se développe un marché noir, sur Internet, comme pour le Viagra?

– Oui. Cela dit, la question du manque de désir humain se pose depuis la nuit des temps. Certaines personnes, même en bonne santé, hommes et désormais femmes, veulent augmenter leurs performances sexuelles. Comme nombre d’autres avancées scientifiques, l’Addyi peut être bien ou mal utilisée. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas la dernière molécule du genre à être commercialisée pour contrer le manque de libido, car les recherches sont très intenses dans ce domaine.

L’entreprise qui va la commercialiser avait déjà essuyé deux refus de la FDA. Les opposants à la «médicalisation du désir» insinuent que l’autorisation de le faire, après un lobbyisme intensif, a été «achetée» dans un but uniquement mercantile.

– C’est une vue réductrice. Les décisions de la FDA sont extrêmement sérieuses et fondées. Les recherches en pharmacologie ont amené beaucoup d’avancées, et pas que dans le but de faire du business.

– A l’inverse, des groupements féministes se réjouissent d’un grand pas en vue de l’égalité sexuelle

– J’ai aussi entendu des femmes me dire que ce problème n’existe en fait pas, que ce médicament a simplement été inventé par des hommes… En tant que spécialiste, je vois un possible pas en avant. Mais il faut attendre d’autres études pour confirmer ces premiers résultats; celles existant à ce jour montrent un effet qui semble limité. J’observe aussi, d’un côté, des médecins qui se réjouissent de voir se concrétiser une voie pharmacologique pour traiter le manque de libido. Et de l’autre, des psychologues qui parfois dénoncent la surmédicalisation de la sexualité ou du désir, qu’ils estiment – à raison – plus complexe. Au final, il est certain que le désir – et son manque – s’explique sur une base structurelle et fonctionnelle dans le cerveau. Mais le désir est aussi clairement modulé par des aspects sociaux, culturels, psychiques et relationnels qu’il faut prendre en compte à toutes les étapes en approchant le problème. Enfin, la médicalisation de cette problématique pose des questions philosophiques: après avoir trouvé des molécules augmentant le désir, va-t-on en inventer d’autres susceptibles justement de donner envie de prendre ces «Viagra»? Jusqu’où va-t-on aller?

– Et qu’en est-il en Suisse? Ce médicament va-t-il être autorisé?

– Ces avancées sont récentes. Il y a des discussions, des réticences et des résistances. La dichotomie entre aspects somatiques et psychiques revient sans cesse. Or la réalité des troubles sexuels devrait nous inviter à une approche thérapeutique qui tienne compte de l’osmose entre le corps et l’esprit.

– Et quid d’un remboursement?

– Je ne peux que le souhaiter. Dans les cas où il est avéré que la personne souffre. Mais les enjeux économiques sont importants.