Un pas vers l’égalité sexuelle, se réjouissent certaines. Le pied dans la porte permettant à l’industrie pharmaceutique de faire approuver des médicaments sans grand effet, rétorquent d’autres. A la suite d’une très intense campagne de lobbying, un gremium de l’Agence américaine pour les médicaments (Food and Drug Administration, FDA) vient de recommander l’approbation de ce que d’aucuns appellent le «viagra féminin», une pilule à prendre régulièrement qui permettrait aux femmes en manque de désir sexuel de le retrouver; cette affection toucherait 7% des femmes préménopausées, indique Sprout Pharmaceuticals, l’entreprise qui produit cette pilule. C’est ce que relate un article du New York Times, qui était présent lors de la séance d’informations et témoignages qui a précédé cette décision, le 4 juin 2015.

La décision finale de la FDA elle-même doit tomber d’ici le 18 août prochain. Toutefois, selon un analyse financier en biotechnologies, si la FDA va rarement à l’encontre de son comité-conseil lorsque les recommendations sont négatives, elle reste plus frileuse quand elles sont positives. Si bien que rien est encore joué.

Le débat autour de ce traitement expérimental n’est pas nouveau, suscitant depuis des années des discussions acharnées dans les cénacles scientifiques et pharmaco-industriels. Sprout Pharmaceuticals a d’ailleurs acquis en 2011 le brevet pour la molécule impliquée, le flibanserin, après que son développeur initial, la société allemande Boehringer Ingelheim, a lâché l’affaire après le premier échec devant la FDA en 2010. L’agence américaine avait en effet déjà refusé par deux fois de valider ce médicament, la seconde en fois en 2013, rappelle The Guardian.

Pour cette troisième tentative, un comité-conseil de la FDA a voté à 18 voix contre 6 la recommandation d’autoriser le flibanserin pour les femmes chez qui la baisse de désir n’est pas attribuable à une autre cause, comme une maladie ou des difficultés relationnelles. Ceci pour autant que des mesures soient mises en place pour limiter la prescription de ce médicament et, peut-être, pour imposer aux médecins d’obtenir un certificat pour agir ainsi.

Ce résultat est l’issue d’une campagne massive menée par un groupe de femmes, réunies sous la bannière Even the Score (trad. «Egaliser les scores»), qui accusaient la FDA d’avoir favorisé les hommes en ayant approuvé le viagra masculin, mais qui sont aussi soutenues par Sprout Pharmaceuticals.

Comme le détaille le New York Times, la discussion a été animée, les effets avérés de ce nouveau médicament étant modestes, bien que corroborés dans trois récents essais cliniques ayant fourni des résultats qualifiés de «numériquement petits mais statistiquement significatifs». Dans l’un, les femmes l’ayant pris part avaient en moyenne deux à trois rapports «sexuellement satisfaisants» par mois, avant d’entamer le traitement. En ingérant la nouvelle pilule rose, ce nombre a crû, mais en moyenne seulement d’une unité supplémentaire par rapport aux patientes qui avaient reçu un placebo. «Les besoins insatisfaits [chez certaines femmes] semblent être si forts que même un médicament avec des effets modestes devrait être approuvé, avec de fortes limitations», a confié au quotidien américain Tobias Gerhard, un membre du comité-conseil aussi expert en sécurité des médicaments à l’Université du New Jersey. «Les critiques disent que l’amélioration ne serait que modeste. Mais, oh, que ne donnerais-je pas pour avoir même une modeste amélioration», a témoigné Katherine Campbell, une des membres du groupe Even the Score, dont le voyage depuis son Etat de l’Indiana a été financé par Sprout, souligne le New York Times.

Le principe actif du médicament, le flibanserin, est «une molécule qui agit sur le système nerveux central, donc différemment du viagra masculin, expliquait au Temps en 2010 Francesco Bianchi- Demicheli, psychiatre et sexologue aux Hôpitaux universitaires de Genève. Elle stimule les circuits de la dopamine, un neurotransmetteur cérébral activé dans le désir.» Pour faire court: le premier a un effet mécanique, le second agit sur le cerveau. Pilule miracle? Non, selon le médecin: «Les troubles du désir chez la femme sont un phénomène très complexe qui peut avoir une multitude de causes. Par exemple, s’ils sont causés par une dépression, ce qui est souvent le cas, la seule chose à faire, c’est soigner la dépression. Une fois le diagnostic posé, on peut entrer en matière. Dans certains cas, il est possible qu’un coup de pouce pharmacologique puisse servir d’appoint utile, par exemple lors d’une thérapie sexuelle.»

Un autre aspect a fait longtemps débattre les experts de la FDA, celui de l’importance des effets secondaires, qui ne sont pas inexistants: baisse de pression, évanouissement, nausée et vertiges. Des effets qui peuvent encore s’aggraver en cas de consommation simultanée d’alcool ou d’autres médicaments.

Les réactions à cette décision du comité-conseil de la FDA sont diverses. «Aujourd’hui, nous écrivons un nouveau chapitre dans la lutte pour l’égalité dans la santé sexuelle», a dit Susan Scanlan, responsable du mouvement Even the Score. Une coalition qui inclue plusieurs associations de femmes (National Council of Women’s Organizations, Jewish Women International, Nurse Practitioners in Women’s Health). Les supportrices de cette nouvelle pilule avancent aussi que ne pas l’approuver pourrait décourager l’industrie pharmaceutique de se pencher sur les problèmes de désir sexuel féminin, et encouragerait les femmes à se fournir en pilules douteuses sur Internet.

A l’inverse, «approuver cette molécule va établir le pire des précédents: que des compagnies [pharmaceutiques] qui dépensent assez d’argent puissent contraindre la FDA à approuver des médicaments inutiles et dangereux», a pour sa part déclaré devant le comité-conseil Adriane Fugh-Berman, de l’Université de Georgetown, qui est aussi directrice de PharmedOut, entité qui questionne l’influence de l’industrie pharmaceutique sur la pratique de la médecine. Elle a aussi souligné que les quelques essais cliniques n’avaient été menés que sur des femmes en bonne santé et qu’une autorisation de prescrire ce médicament expérimental trop large pourrait conduire à «une épidémie d’effets secondaires». «Le problème avec la flibanserin n’est pas un biais de genre à la FDA, mais la molécule elle-même», insiste de son côté dans le Guardian le National Women’s Health Network, qui a envoyé une lettre en ce sens à la FDA. Michele Orza, la représentante des consommatrices au sein de ce même comité, a elle déclaré que «les femmes en baisse de désir méritent mieux.»