Chaque semaine de l'été, «Le Temps» évoque une molécule qui a changé le monde en entrant dans la grande famille des médicaments

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La pilule bleue? Tout le monde la connaît. C’est le Viagra, bien entendu. Remède phare prisé des anciens contre les nouilles ramollos, le citrate de sildénafil a assuré les beaux jours des laboratoires pharmaceutiques Pfizer, qui le commercialisent depuis plus de vingt ans.

La molécule n’était pas prévue pour devenir le blockbuster qu’on connaît. Elle vit le jour en 1989 sous le nom UK-92480, dans un centre de recherche basé dans une ville britannique également propice aux traits d’esprit, quoique un peu moins: Sandwich. Pfizer cherchait alors à développer un nouveau médicament pour traiter l’hypertension artérielle et les angines de poitrine, ces douleurs survenant lorsque le cœur est insuffisamment irrigué. Les propriétés vasodilatatrices du citrate de sildénafil avaient retenu l’attention des scientifiques. Deux ans plus tard, un premier brevet est déposé pour cette utilisation par le chimiste Nicholas Terrett, qui travaille désormais pour Merck sur le site de Kriens, près de Lucerne.

Eloignez les enfants si ce n’est pas déjà fait, car il faut à présent expliquer comment fonctionne le Viagra et, par extension, la pénienne extension. Lors d’une stimulation qu’on imagine agréable, une molécule vasodilatatrice appelée guanosine monophosphate cyclique (GMPc) provoque un afflux sanguin dans la biroute, qui se met alors au garde-à-vous. Le château se dégonfle sous l’effet d’une enzyme, la phosphodiestérase, qui dégrade le GMPc. C’est cette enzyme que bloque le Viagra. Rien de compliqué, «c’est comme pour faire bander un cheval, il faut amener le sang là où il faut», glisse un médecin spécialisé en sexologie.

Bonne expression dans le slip

L’histoire a retenu que c’est en menant les essais cliniques sur le citrate de sildénafil et les angines de poitrine que les scientifiques auraient découvert les effets érectiles de leur médicament, les cobayes témoignant d’érections interminables. La sérendipité fait toujours de plus belles anecdotes, mais les choses furent moins aléatoires que cela: en fait, l’hypothèse d’une action de la molécule sur les zizis flaccides avait été auparavant envisagée.

Les chercheurs avaient en effet constaté que le mécanisme vasodilatateur qui les intéressait n’était pas spécifique de la circulation coronaire mais existait dans tout l’organisme. Il était donc permis d’imaginer une action du sildénafil sur divers organes mal irrigués, pénis inclus, a raconté Nicholas Terrett au site Vice. C’est en testant les effets du médicament sur tout l’organisme qu’ils constatèrent que le sildénafil n’était pas très efficace pour le cœur, mais qu’il s’exprimait bien mieux dans le slip des patients.

Une révolution

Le Viagra obtint sa première autorisation de mise sur le marché en 1998 aux Etats-Unis. Pour de nombreux hommes, ce fut une révolution. Il faut dire qu’avant lui, les options disponibles pour traiter l’impuissance sexuelle n’étaient pas très bandantes: des suppositoires à insérer dans l’urètre, ou pire, des implants, bref des procédés aussi tue-l’amour que garder ses chaussettes.

Cette absence de thérapie acceptable, couplée au profond sentiment d’humiliation parfois ressenti par l’homme impuissant, a tracé un boulevard pour le Viagra. Trois mois après son lancement, Pfizer avait déjà engrangé plus de 400 millions de dollars. On estime que la pilule bleue lui aurait rapporté 1,8 milliard de dollars par an lors des années fastes. Petit à petit, Pfizer a perdu son monopole pays après pays – en 2013 en Suisse – et des concurrents génériques sont apparus en pharmacie. Comme les érections, les brevets ont une fin.

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