Le cancer est le résultat d'un égoïsme, celui d'une cellule qui oublie qu'elle appartient à un corps et qui, prise de folie génétique, acquiert l'immortalité, se divise et se divise encore, sans se soucier des conséquences.

Heureusement, il existe des gardiens de l'orthodoxie moléculaire, des agents qui veillent à l'intérieur même de la cellule à son bon fonctionnement, à ce qu'elle ne s'écarte pas du droit chemin. P53 est l'un de ces gardiens. Il s'agit d'un gène, p53, et de sa protéine, P53, pour laquelle il code. Dans le domaine de l'étude des processus qui mènent au cancer, ce couple gène-protéine est une vedette incontestée. Comprendre comment il fonctionne, c'est lancer autant de pistes vers de nouveaux traitements de la maladie.

Voilà pourquoi l'article que signe aujourd'hui dans la revue Nature le professeur Thanos Halazonetis, biologiste à l'Université de Genève, retient l'attention. Ce dernier travaille depuis longtemps avec une équipe internationale sur ce gène et sa protéine. Leur but: découvrir comment p53 s'y prend pour mettre hors de nuire les cellules égoïstes, les cellules tumorales. Cet article vient confirmer une hypothèse déjà confortée par nombreux indices: l'action de p53 est intimement liée à la sénescence cellulaire. Autrement dit, ce gène agirait comme accélérateur du vieillissement de la cellule, interdisant dès lors à cette dernière de se diviser et lui enjoignant d'attendre la mort sans faire de bruit.

«Cet article apporte une belle pièce à un puzzle complexe, commente Peter Beard, chercheur à l'Institut suisse de recherche expérimentale sur le cancer (ISREC). Il montre l'existence d'un lien entre les oncogènes, responsables de l'apparition des tumeurs, la machinerie de réparation de l'ADN à laquelle appartient la P53, et le vieillissement prématuré des cellules.» Un lien que l'équipe internationale a réussi à mettre en évidence en démontrant que ce processus de vieillissement accéléré, s'il est bien présent dans les cellules prétumorales, ne l'est plus chez les cellules tumorales, preuve que la stratégie échoue parfois à s'opposer à la folie cellulaire multiplicatrice.

p53 est donc un gène bienfaiteur. Et pourtant, on a d'abord cru qu'il était à la racine du mal. Dans les années 1980 en effet, les chercheurs avaient mis en évidence un taux anormalement élevé de la protéine P53 dans des cellules mutantes. De là à l'accuser d'être le diable, il n'y avait qu'un pas qui fut vite franchi. Avant que les accusateurs ne reviennent finalement sur leur réquisitoire et ne réhabilitent l'innocente. Si la protéine se trouvait en abondance dans ces cellules, c'est qu'elle travaillait, en vain parfois, à leur destruction.

«p53 est un gène relais, explique Peter Beard. Quand une cellule a subi un stress et que son ADN est endommagé, une machine se met en place pour tenter de réparer les erreurs. Soit elle réussit dans sa mission, soit elle échoue et alors p53 déclenche différents signaux pour interrompre le cycle cellulaire et empêcher le développement d'une tumeur.» Provoquer le vieillissement accéléré de la cellule est un moyen de riposte. Mais il en existe un autre où p53 se montre encore plus inflexible. Il lui arrive en effet d'ordonner à la cellule de se suicider, un processus biologique connu sous le nom d'apoptose. Pourquoi p53 décide-t-il d'opter tantôt pour le vieillissement, tantôt pour le suicide, les spécialistes l'ignorent. En tout cas, il ne semble pas que ce choix se fasse en fonction de la gravité des mutations subies par l'ADN de la cellule.

Pour ne rien arranger à la complexité du phénomène «cancer», il arrive que p53 provoque la maladie, plutôt que de la prévenir. Après tout, il est un gène comme les autres et, à ce titre, il peut également subir des dommages, des mutations qui l'empêchent de faire son devoir de gardien. Réduit à l'impuissance, il n'est plus en mesure de s'opposer à la folie multiplicatrice de certaines cellules. Il est alors comme un garagiste vidé de sa science et assistant, impuissant, à l'accumulation des voitures en panne dans son garage.

«Oncogene-induced senescence», Nature, 30 novembre 2006