Il a effectué plusieurs voyages au Tibet, pour en rapporter une farandole de photos miraculeuses. Des bleus de crépuscule qu’on ne croyait pas possibles sur cette terre; des contrastes et des monochromes qu’on peine à quitter des yeux; des clichés de panthères des neiges, aussi, où elles s’affichent presque complices avec l’objectif. On dit miracle parce que l’espèce, aujourd’hui protégée, a failli s’éteindre à cause d’un braconnage excessif – un pléonasme. Et miracle parce que les autorités chinoises lui ont fait toutes sortes de misères, entre gardes à vue et interdictions de séjour. Vincent Munier a été assez malin pour les contourner et y retourner une dernière fois, accompagné par l’écrivain français Sylvain Tesson. Une plongée dans les 240 pages de leur livre commun Tibet, minéral animal peut panser à peu près tous les maux. Ces deux hommes sont une bénédiction.

Des poussins et des loups

Vincent Munier refuse la plupart des très nombreuses sollicitations dont il est l’objet, mais la chance était avec nous en cette fin d’été. Il nous accueille dans sa ferme des Vosges, un coin de paradis loin de tout et de tous, avec un félin un chouïa moins noble dans les bras: un poussin qu’il soigne et à qui il apprend à chasser les sauterelles. Une scène aussi drôle que touchante. Ainsi en va-t-il de son respect du vivant sous toutes ses formes, le banal comme l’exceptionnel, tels ces loups blancs d’Arctique qu’il avait fini par dénicher sur l’île d’Ellesmere, dans le Grand Nord canadien. Une rencontre inédite pour lui comme pour eux, qui n’avaient jamais vu d’êtres humains jusqu’à lui. Il les a immortalisés dans Arctique, fabuleux ouvrage tout en nuances de blanc paru en 2015.

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Vincent Munier est aujourd’hui ce qui se fait de mieux au monde en photographie animalière. L’avoir en face de soi, c’est un peu comme rencontrer un sportif de très haut niveau, alors on l’abreuve de questions pour essayer de comprendre. Sur l’affût, par exemple: «Il faut se fondre dans le milieu. On n’est pas chez nous, alors on marche sur la pointe des pieds, on utilise un petit sécateur pour fabriquer un abri avec des branchages. Parfois, ça ne marche pas, on connaît des échecs retentissants. C’est ça qui est drôle aussi», sourit-il. Sur l’attente et ses vertus: «Tu prends le rythme des animaux, tu dors un peu, tu t’imprègnes de tout, et tu arrives à une certaine plénitude qui peut s’apparenter à la méditation.» Et peu importe si l’animal refuse de se montrer, au final. Il est question de patience, de respect, de silence, d’immobilité. Des mots qui ne semblaient plus en phase avec une époque devenue folle, et qui sonnent depuis quelques mois comme autant de bouées auxquelles se raccrocher.

Comme chez un champion, il y a une notion d’état intérieur et de dépassement de soi qui nous dépasse, justement. «Je n’ai pas un grand physique, mais j’ai amené des gens bien plus forts que moi à certains endroits qui n’ont pas tenu parce qu’ils n’avaient pas mon mental», explique-t-il. Comme un champion, il ne joue pas les fiers-à-bras et ne craint pas d’évoquer la peur. Par exemple lors d’un corps-à-corps avec un ours au Kamtchatka, qu’il a réussi à neutraliser avec une fusée de détresse avant de fuir par la rivière. Mais surtout celle qu’on peut ressentir pris au piège d’une tempête blanche en Arctique. Incapable de retrouver sa tente, promis à une mort certaine, il se souvient: «Là-bas, le vent, t’as l’impression qu’il est vivant, que c’est une bête. Je ne voyais pas d’issue, c’est sûr. On aime bien mettre l’accent là-dessus, les enfants adorent quand j’en parle, mais il faut relativiser: je me sens quand même plus tranquille en pleine nature qu’en ville.»

Vincent Munier vit à fleur de peau. Il n’a rien oublié de sa première photographie dans un affût, à 12 ans, floue tellement il tremblait d’émotion devant un chevreuil. Ni ses larmes d’émotion en apercevant ses premiers loups en Finlande, tellement saisi qu’il en avait zappé le déclenchement de la photo. Ni ses insomnies, ses cauchemars et sa souffrance à chaque fois que l’homme massacre la vie sauvage en toute indifférence – il l’a récemment évoqué dans un post Facebook très intime. Il n’est pas armé pour le combat politique, jure-t-il: «Je ne crois pas avoir les reins suffisamment solides. A chaque fois que je me suis engagé dans un combat contre des choses assez stupides comme les éoliennes, j’y ai perdu des plumes. Je suis un trop grand sensible, je crois.»

Le rêve d’être invisible

Son rôle à lui, c’est montrer le beau et le sauvage, tout simplement. Comme avec son film sur l’ours des Asturies: «C’est assez militant, je montre la cohabitation avec un grand prédateur à quelques heures de la frontière française. Je marie le message avec des ambiances crépusculaires.» «Son rêve dans la vie aurait été d’être invisible», a écrit Sylvain Tesson. Lui ne le nie pas: «Depuis tout gamin, j’ai cette quête d’être le plus mimétique, le plus homochrome possible. Se fondre, sans déranger. Juste se nourrir de la beauté des autres êtres vivants.»


«Ours, simplement sauvage», Vincent Munier et Laurent Joffrion (2019). Projeté vendredi 2 octobre à 18h30 au Musée d’histoire naturelle de Genève, et dimanche 4 octobre à 14h à la ferme biologique de Meinier-Touvière.
www.festivaldufilmvert.ch/


Profil

1976 Naissance à Epinal.

1988 Premier affût solitaire, première photo de chevreuil.

2015 «Arctique», aux Editions Kobalann.

2018 «Tibet, minéral animal» et «Tibet, Promesse de l’invisible», aux Editions Kobalann.

2019 Réalise le film «Ours, simplement sauvage».