BIOMEDECINE

Vingt après Dolly, le clonage ne fait plus rêver, à part les éleveurs

Deux décennies après la naissance de la brebis clonée, que reste-t-il de cette technique? Elle est utilisée dans l’élevage agricole, mais pas en médecine

C’était il y a 20 ans: la naissance le 5 juillet 1996 de Dolly laissait espérer des avancées majeures en matière de santé. Depuis, la brebis clonée a été euthanasiée, en 2003. Mais le miracle n’a pas eu lieu, notamment à cause des craintes de dérives. Le clonage à des fins agricoles, lui, est pratiqué dans plusieurs régions du monde, même si l’Europe résiste encore.

Dolly, la plus célèbre des brebis, a été le premier mammifère cloné grâce à la technique de transfert nucléaire, réalisé à l’Institut Roslin d’Edimbourg: le noyau d’une cellule adulte avec son ADN est prélevé et implanté dans un oeuf non fécondé dont le noyau a été retiré. Grâce à diverses techniques, notamment un choc électrique, l’ADN reprogrammé par l’ovocyte commence à se diviser jusqu’à ce qu’il forme un embryon.

On ne connaît toutefois à ce jour aucun être humain créé ainsi. Car le clonage comme technique de reproduction humaine a été rejeté dans le monde entier, pour des raisons éthiques et à cause du risque sanitaire. Chez les animaux, seule une poignée d’embryons clonés peut survivre à la naissance et beaucoup ont, plus tard, des problèmes de santé; Dolly a vieilli trop vite, souffert d’arthrite et développé une maladie des poumons. Et l’utilisation du clonage comme outil thérapeutique a été rendue impossible par la peur que tout cela aille trop loin, jusqu’à la réplique d’êtres humains. «Le public et les hommes politiques ont eu peur qu’une chose en entraîne une autre puis une autre, jusqu’à une catastrophe», dit Rosario Isasi, de l’Institut universitaire de Miami. Les investissements dans la recherche sur le clonage thérapeutique ont diminué au fil des ans et aujourd’hui, peu de pays permettent la création d’embryons pour la recherche (Belgique, Chine, Israël, Japon, Corée du Sud, Grande-Bretagne, entre autres).

Si le clonage n’a pas donné lieu à des applications directes en médecine, il a ouvert la voie à moult technologies dérivées. Comme la technique des cellules IPS (cellules-souches pluripotentes induites): des cellules-souches sont créées sans recourir à des embryons, en stimulant des cellules matures que l’on ramène vers un état juvénile. Cette stratégie, encore en développement mais qui a déjà donné lieu à un Prix Nobel, vise à réparer un organe lésé grâce à des cellules-souches qui remplacent les cellules défectueuses.

Utilisation dans l’élevage animal

Dans le monde de l’élevage, «le clonage a été perçu comme un outil d’aide à la reproduction d’animaux», dit Jean-Louis Peyraud, chercheur à l’institut français de recherche agronomique (Inra). La technique étant fort coûteuse – 10 000 euros par animal – le but n’est pas d’avoir des clones pour vendre leur viande mais pour améliorer les cheptels. Des sociétés américaines ont ainsi entrepris de cloner des animaux à forte valeur génétique: vaches donnant beaucoup de lait, ovins et des porcins à haut potentiel, etc.

En 2008 a été autorisé aux Etats-Unis la commercialisation des produits provenant d’animaux clonés et de leur progéniture, l’autorité compétente (FDA) estimant qu’ils étaient «aussi sûrs que ceux des animaux conventionnels».

En dépit d’un taux de succès relativement faible – de 15% à 30% selon Jean-Louis Peyraud –, le clonage a poursuivi son bonhomme de chemin aux Etats-Unis. La société texane ViaGen s’enorgueillit sur son site d’avoir «développé des milliers d’animaux clonés en bonne santé et actifs», avec sa maison-mère Trans Ova Genetics.

L’Argentine, le Brésil, le Canada, l’Australie pratiquent également le clonage d’animaux d’élevage. La Chine a fait sensation fin 2015 avec l’annonce de la construction d’une usine de clonage de divers animaux. La société Boyalife promet 100 000 embryons de vaches la première année et un million par an à terme.

Des aliments issus d’animaux clonés dans nos assiettes

Face à son opinion publique majoritairement hostile au clonage, l’Union européenne ne produit pas de clones pour l’élevage. Depuis 1997, elle impose une autorisation de mise sur le marché pour la vente de produits clonés. Jusqu’à présent, personne n’a déposé de dossier. Un rapport d’experts remis en novembre à la Commission européenne admet une «possibilité» que des aliments issus d’une progéniture de clones se retrouvent dans l’assiette des consommateurs européens. Cela en raison des importations de viande et lait en provenance de pays tiers, mais aussi d’importation d’animaux vivants et de matériel génétique utilisé pour la reproduction animale dans l’UE.

«Les Européens mangent sans doute à leur insu de la viande issue de descendants de clones en l’absence de traçabilité et d’étiquetage», déclare à l’AFP Pauline Constant, porte-parole du BEUC (Bureau européen des associations de consommateurs). «Ce n’est plus acceptable», estime cette fédération d’associations qui demande aux états de l’UE de presser la Commission européenne d’avancer sur ce dossier.

L’agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) n’a pas d’inquiétudes pour la santé humaine. Mais elle pointe «les problèmes de santé animale et de bien-être des animaux» associés au clonage. «La mortalité embryonnaire est élevée, la mise bas peut être difficile, certains animaux naissent trop gros ou avec des pathologies lourdes», note Jean-Louis Peyraud. Des cas de veaux à trois pattes ou d’animaux à deux têtes ont été rapportés, dit-il.

Position stricte de l’Europe

En septembre, le Parlement européen a réclamé à une large majorité que non seulement les animaux d’élevage clonés soient interdits dans l’UE mais aussi leurs descendants et les produits en étant issus. Une position plus stricte que celle prônée par la Commission qui souhaite ménager les Etats-Unis. Le rapport d’experts met en avant le coût très élevé d’un éventuel étiquetage des denrées alimentaires obtenues à partir d’animaux clonés, notamment pour le porc.

Mais le BEUC plaide en faveur d’une telle mesure. «Les consommateurs ont le droit de savoir ce qu’ils mettent dans leur assiette», estime-t-il, en suggérant de commencer par étiqueter la viande bovine.

Publicité