ENVIRONNEMENT

Virage vert dans les vignes de Lavaux

Les hélicos ne déversent plus de pesticides de synthèse sur le vignoble en terrasses classé patrimoine mondiale de l'Unesco. Les viticulteurs locaux adoptent peu à peu des méthodes de production plus naturelles 

Ce mercredi, le soleil brille sur les terrasses de Lavaux, comme par erreur au milieu d’une semaine maussade. La vue est grandiose, le lac étincelant. Entre les jolis villages bien tenus, les vignes vert tendre portent des grappes de fleurs pleines de promesses. Mais voilà qu’un vrombissement se fait entendre. C’est un hélicoptère surgi du Valais, qui survole les vignes à basse altitude. Se rapprochant du sol avec agilité, il déverse un nuage de pesticides.

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Ce spectacle bien connu cache toutefois une nouvelle réalité: plus aucun pesticide artificiel, dit «de synthèse», n’est répandu par hélicoptère à Lavaux depuis cette année. Seuls des produits naturels – cuivre, soufre, extraits d’algues et de lait, etc. – sont chargés dans les réservoirs. Annoncée récemment, cette petite révolution s’inscrit dans un mouvement plus global. Face à la pression des consommateurs, de plus en plus sensibilisés aux risques des pesticides, et alors qu’un plan de réduction de l’usage de ces produits est en préparation au niveau national, les viticulteurs de Lavaux se tournent peu à peu vers des méthodes plus naturelles.

Blaise Duboux n’a pas à aller loin pour expliquer la situation. Depuis sa maison d’Epesses, on ne marche que quelques pas avant de découvrir une de ses parcelles, enchâssée parmi celles d’autres vignerons. Ils sont plusieurs à se côtoyer ainsi dans un mouchoir de poche. «Cette proximité est problématique pour le sulfatage par hélicoptère, explique le viticulteur. Si tous mes voisins demandent à recevoir ces traitements, j’ai beau dire que je n’en veux pas, il y en a toujours une partie qui atterrit par erreur sur ma vigne. Tant que des produits de synthèse étaient répandus de cette manière, je ne pouvais pas prétendre au label Bio, alors que j’en respectais les critères depuis des années!»

Milieu sensible

C’est donc en partie sous la pression des exploitants Bio de la région, mais aussi parce que certains pesticides n’étaient de toute façon plus autorisés pour le sulfatage par hélicoptère, que les viticulteurs ont collectivement décidé de passer au «SPS», «sans produit de synthèse». Gérald Vallélian, exploitant indépendant au domaine des Faverges à Saint-Saphorin et labellisé Bio, s’en félicite: «Une décision concernant l’ensemble du vignoble a beaucoup plus d’impact que les efforts fournis par quelques vignerons isolés. Réduire l’usage des pesticides est indispensable à Lavaux, car nous sommes dans un milieu sensible: tout ce que nous mettons dans les vignes se retrouve dans le lac. Mais c’est surtout important pour notre santé et celle de nos employés.»

L’annonce ne réjouit cependant pas tout le monde. Jean-Marc Bochud, président de l’Union Viticole de Cully, dénonce même un «retour en arrière». Et le viticulteur de se questionner: «On utilise du cuivre et du soufre à large échelle pour lutter contre les champignons de la vigne, comme on le faisait dans le passé. Pourtant le cuivre est un métal lourd qui s’accumule dans les sols. Est-on certain que son bilan écologique est meilleur que celui de nos produits phytosanitaires de synthèse?» Ce à quoi Blaise Duboux rétorque: «Le cuivre est employé en quantité beaucoup plus faible qu’avant. A peine 120 grammes par hectare sont suffisants pour obtenir un effet protecteur contre l’oïdium, si on le combine avec d’autres approches qui renforcent l’immunité naturelle de la plante.»

N’en déplaisent à certains, Lavaux s’est bel et bien engagé dans la voie d’une viticulture plus naturelle. Et cela fait plusieurs dizaines d’années que le virage a été amorcé, comme l’explique Olivier Viret, spécialiste de la viticulture à Agroscope: «La vaste majorité des exploitants travaillent depuis longtemps en production intégrée, c’est-à-dire qu’ils ne traitent que si c’est nécessaire. De nombreuses méthodes alternatives ont été développées pour lutter contre les ravageurs, et on n’utilise aujourd’hui pratiquement plus d’insecticides dans les vignes.» Par exemple, les discrets filaments rouges qui ornent les pieds de vigne diffusent des hormones qui empêchent certains papillons de se reproduire et de pondre leurs œufs dans le raisin.

La pression sur les pesticides est cependant encore montée d’un cran ces dernières années. «Les clients sont de plus en plus nombreux à nous poser des questions sur les résidus qu’on trouve dans les vins et sur les effets des produits sur l’environnement», mentionne Blaise Duboux. L’affaire du Moon Privilege, ce fongicide commercialisé par Bayer qui a occasionné l’année dernière de graves détériorations dans les vignes de Suisse et d’Autriche, a aussi échauffé les esprits. Et puis il y a ce plan de réduction des risques liés aux produits phytosanitaires, que la Confédération prépare depuis plusieurs années. Il devrait être mis en consultation au cours du mois de juin, et pourrait mener à un durcissement de la législation sur ces produits.

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Tous ces éléments incitent un grand nombre de viticulteurs conventionnels à tester certaines pratiques plus douces. Attablé au frais dans son caveau de Chardonne, Jean-François Morel raconte qu’il vient justement de traiter sa vigne avec des produits Bio. «Nous faisons des essais sur certaines parcelles pour voir ce que donnent ces produits. Une des difficultés est qu’ils sont facilement lessivés par la pluie. Il faut donc répéter plus souvent les applications. Mais c’est important de connaître ces méthodes afin d’avoir une longueur d’avance, puisqu’on sait que l’emploi des phytosanitaires sera de plus en plus encadré à l’avenir», relate le viticulteur.

Plus-value insuffisante

Jean-François Morel n’envisage pas pour autant de demander le label Bio: «Je veux garder la possibilité d’utiliser les produits que j’estime les plus efficaces pour défendre ma vigne. Une attaque de mildiou peut détruire 80% ou plus du raisin: c’est toute une année de salaire qui est en jeu!». Le vigneron de Chardonne estime par ailleurs que la plus-value qui peut être tirée d’un vin estampillé Bio n’est pas suffisante par rapport à la quantité de travail que cela nécessite.

Car passer aux méthodes naturelles n’est pas une mince affaire, comme le sait Basile Monachon, un autre de ces vignerons qui, sans se dire Bio, a pris le virage d’une viticulture plus naturelle. Pour lui, la plus grosse difficulté ne vient pas des champignons ou des insectes ravageurs, pour lesquels il existe de bonnes alternatives. Non, ce qui lui pose problème, c’est… l’herbe. «Elle concurrence directement la vigne, ce qui entraîne une baisse de productivité et donne un goût astringent au vin», explique le viticulteur de 28 ans, septième génération à gérer la Cave de Derrey Jeu, à Rivaz.

Pendant longtemps, la végétation n’a pas eu droit de cité dans les parcelles viticoles. Le désherbage est alors effectué à grand renfort d’herbicides, dont le tristement célèbre glyphosate qui pourrait être réautorisé en Europe pour 18 mois, malgré les soupçons qui pèsent sur son innocuité. Mais désormais les viticulteurs sont plus nombreux à accorder de la place aux herbes folles dans leurs vignes. «J’ai diminué de deux tiers la quantité d’herbicides que j’utilise sur mon exploitation, notamment grâce à l’achat d’une machine qui me permet de labourer et d’arracher les mauvaises herbes mécaniquement. Mais pour l’heure je n’arrive pas à m’en passer totalement», relate Basile Monachon.

Surcroît de travail

Gérald Valéllian n’utilise quant à lui plus aucun herbicide. Et il est vrai que la végétation s’avère particulièrement foisonnante au domaine des Faverges. «Plus de cinquante espèces de plantes cohabitent sur une telle parcelle, précise-t-il tandis qu’on parcourt l’exploitation. Certaines rendent service à la vigne, comme les légumineuses qui enrichissent naturellement le substrat en azote. Ou le plantain, qui stabilise et oxygène le sol grâce à ces racines.» Mais le viticulteur reconnaît qu’il lui a fallu des années avant de trouver le bon équilibre. Et que le fait de renoncer aux herbicides entraîne un surcroît de travail, qui ne peut qu’en partie être compensé par la mécanisation, car en Lavaux où les parcelles sont difficiles d’accès. «Le travail est toutefois mieux réparti sur l’année, et mes employés sont plus motivés que s’ils utilisaient des herbicides», relativise-t-il.

Pour Blaise Duboux, «renoncer aux produits de synthèse en viticulture, c’est possible, il suffit d’avoir de la volonté». Et ce précurseur des méthodes naturelles d’imaginer un Lavaux entièrement Bio dans quelques décennies. Basile Monachon ne dit pas autre chose, même s’il ne se réclame pas d’un label: «Les pesticides sont presque finis. Ils sont dangereux pour la santé et ont perdu en efficacité à cause du développement de résistances. Il est indispensable de trouver d’autres solutions, il faut repenser l’agriculture en terrasses.» Pour relever le défi, les viticulteurs de Lavaux devront s’armer d’une bonne dose de sagesse et d’inventivité, dans un contexte de concurrence exacerbée avec les vins étrangers.

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