Fin juin 2012, Georges le solitaire, célèbre tortue géante de l’île Pinta aux Galapagos, a été retrouvé mort dans son enclos. Cette triste nouvelle – Georges était le dernier représentant de sa sous-espèce Geochelone abigdoni – en a surpris plus d’un: âgé d’une centaine d’années, l’animal était en pleine fleur de l’âge et aurait pu théoriquement vivre deux fois plus longtemps (lire LT du 29.06.2012). Mais certainement moins que d’autres animaux qui, s’ils nous semblent primitifs, bénéficient de traits biologiques leur permettant d’atteindre des longévités à faire pâlir Mathusalem, de dépasser le millénaire. Tel est le cas de certaines espèces d’éponges ou encore de coraux.

«Rien ne sert de courir, il faut partir à point.» La tortue, aux dires de Jean de La Fontaine, se hâte avec lenteur. Est-ce là le secret de sa vieillesse? Peut-être. «Il existe environ 300 espèces de tortues au monde, commente Jean-Marc Ducotterd, responsable du centre de récupération des tortues de Chavornay. Si leur durée de vie moyenne est d’environ 50 à 80 ans, il n’est pas rare de rencontrer des individus centenaires. Certains d’entre eux, les plus gros, peuvent même atteindre le double en captivité.» Ce fut ainsi le cas de la doyenne de tous les reptiles, Adwaita, une tortue des Seychelles décédée à Calcutta en 2006 à l’âge présumé de 250 ans.

Plus de deux siècles, ce record de longévité chez les tortues terrestres – qui est aussi celui des vertébrés – est partagé par une espèce de cétacé particulière: la baleine du Groenland (Balaena mysticetus) qui est encore chassée aujourd’hui par les Inuits. En 2007, des examens poussés sur les yeux d’animaux morts entre 1978 et 1997 ont montré que quelques spécimens avaient largement dépassé les 100 ans, l’un d’entre eux était même âgé de 211 ans au moment où il a été harponné: il serait le plus vieux mammifère connu à ce jour.

Mais dans le règne animal, l’organisme qui détient le record de vieillesse est plutôt méconnu: il s’agit d’un corail noir des grandes profondeurs, représentant de l’espèce Leipathes. En 2009, Brendan Roark, un chercheur de l’iniversité américaine de Stanford, a estimé, grâce à la méthode du carbone 14, à quelques millièmes de millimètres par an la vitesse de croissance de cette espèce: l’un des échantillons collectés témoignait de l’existence d’un individu âgé de 4265 ans… C’est presque 2000 ans de plus que la longévité maximale observée pour la grande et rouge éponge baril Xénospongia muta des Caraïbes (soit 2300 ans), la deuxième dans le classement des doyens du monde animal.

A quoi tiennent de telles performances? Nul ne le sait avec exactitude, cependant, certaines parti­cularités biologiques comptent vrai­sem­blablement dans les longévités observées.

«Parce qu’ils sont issus d’embranchements ayant divergé très tôt au cours de l’évolution, éponges et coraux ont gardé des capacités de régénération importantes, explique Denis Allemand, directeur du Centre scientifique de Monaco. Les tissus du corail semblent se renouveler en permanence par bourgeonnement: ainsi, un animal issu d’une fécondation se fixe sur le sol sous la forme d’un polype (ressemblant à une petite anémone), puis commence à se cloner pour donner deux polypes, qui en forment quatre, huit et ainsi de suite pour former au final une colonie de plusieurs milliers de bouches» filtrant les particules marines et construisant ensemble le même squelette minéral.

Un autre facteur contribue à expliquer la longévité des coraux (qui atteint facilement plusieurs centaines d’années): la présence chez ces organismes d’une grande quantité de défenses antioxydantes éliminant les «mauvais» radicaux libres. «Ces molécules sont produites naturellement par le métabolisme et constituent une cause du vieillissement reconnue par l’ensemble des scientifiques, commente Jean-David Ponci, philosophe suisse et auteur du livre La Biologie du vieillissement, une fenêtre sur la science et sur la société*. Les organismes vivants y sont donc tous sujets mais n’ont pas les mêmes capacités pour réparer les dommages cellulaires occasionnés par ces radicaux libres.» «Or les coraux qui vivent en symbiose avec des micro-algues possèdent autant de défenses antioxydantes que les plantes et beaucoup plus que n’importe quel animal!» ajoute Denis Allemand.

L’environnement immédiat, la température notamment, joue ici un rôle prépondérant: les espèces vivant sous les hautes latitudes ou à grande profondeur ont tendance à voir leur métabolisme ralentir (et la production de radicaux libres diminuer) du fait du froid environnant, ils tendent alors à vieillir plus lentement. Les animaux hibernants profitent de léthargies augmentant d’autant leur espérance de vie.

Le vieillissement dépend encore de la taille: les gros animaux possèdent un métabolisme rapporté à leur masse corporelle qui est beaucoup moins élevé que les petits animaux. «Les mammifères de grande taille atteignant une maturité sexuelle tardive donnent naissance à peu de petits à la fois», complète Jean-David Ponci. L’éléphant, par exemple, commence à se reproduire vers l’âge de 30 ans et n’a qu’un seul éléphanteau après une gestation de deux ans. «Vivre longtemps est pour lui une condition sine qua non pour la survie de l’espèce.»

Si le nombre de prédateurs conditionne bien sûr l’espérance de vie qu’un animal peut atteindre (des records de vieillesse sont observés classiquement en zoo), il peut encore modifier la longévité maximale au sein d’une même espèce. Il en va ainsi de l’expérience d’une colonie d’opossums d’Amérique du Nord (Didelphis virginiana): isolée sur une île de Géorgie et loin de ses prédateurs habituels, la population d’opossums s’est mise à vivre de façon ralentie, à se reproduire plus tardivement que les individus du continent et à avoir moins de petits que la normale. Un processus qui a pris pas loin de 10 000 ans.

«Température, taille, prédation sont des paramètres généraux qui jouent sur la longévité théorique maximale d’une espèce, conclut le spécialiste suisse. A elles seules, cependant, elles ne résument pas tout.» Que ce soit sur terre, dans les mers polaires et abyssales ou dans leurs sous-sols, de nombreux endroits du globe ne nous sont que partiellement connus: gageons que leur exploration permettra de découvrir d’autres organismes à la longévité exceptionnelle.

* «La Biologie du vieillissement, une fenêtre sur la science et sur la société», par Jean-David Ponci, Ed. L’Harmattan, Paris 2008, 288 p.

«Température, taille, prédation sont des paramètres qui jouent sur la longévité»