Les laboratoires de l’immortalité (1)

Vivre mille ans (et plus si affinités)

Comment abolir le vieillissement et rester en forme pour un bon bout de l’éternité? En affrontant l’âge comme un simple problème d’entretien et de conciergerie au niveau cellulaire… C’est la tâche à laquelle s’attelle le biogérontologue britannique Aubrey de Grey, entre Cambridge et Mountain View, Californie

Lèpre d’abord, puis peste noire. L’étendue verte de Coldham’s Common, qu’on atteint en une demi-heure de marche urbaine à partir du cœur médiéval du vieux Cambridge, est dévolue aujourd’hui aux vaches qui broutent en liberté, aux hautes herbes et aux fleurs sauvages. Seule la Chapelle des Lépreux de Sainte Marie-Madeleine, posée depuis neuf siècles à l’extrémité du pâturage, rappelle qu’on parquait ici, autrefois, les corps ravagés par les maladies infectieuses. C’est ainsi qu’après trépas, les victimes de la peste bubonique qui emporta près de la moitié de la ville en 1665 furent enfouies anonymement, à la hâte, dans les entrailles de cette terre publique. Pendant trois siècles et demi, l’horreur a incubé, avant de livrer un produit inattendu: dans l’esprit d’Aubrey de Grey, les résidus de ces fosses communes sont devenus des graines d’immortalité.

«S’il vous plaît, n’utilisez pas ce mot», intime le biologiste avec un agacement qui point sous un mince voile de politesse. «Immortalité»? Pourquoi? «Cela signifierait qu’on ne mourrait plus d’aucune cause. Les gens pourront toujours être percutés par un astéroïde ou renversés par un camion.» C’est vrai: selon un calcul cité par Stephen Cave (lire ci-contre), une personne immunisée contre la mort pour causes naturelles vivrait en moyenne 5775 ans, compte tenu des violences, des catastrophes et des accidents. L’éternité aura finalement une durée assez raisonnable.

Aubrey de Grey reçoit au Boat­house, un pub donnant sur les berges idylliques de la rivière Cam. Il est attablé derrière un laptop, une pinte de bière sombre et une barbe qui foisonne comme un tribut à l’imagerie traditionnelle de la longévité. L’expression qu’il emploie pour désigner l’horizon de ses travaux est «sénescence négligeable»: il ne s’agit pas d’éliminer la mort, mais de ramener à zéro les effets du vieillissement. A Cambridge, ville vénérable où il a été successivement spécialiste en intelligence artificielle, bio-informaticien et docteur en biologie, les cadavres des pestiférés engloutis par Coldham’s Common ont inspiré au chercheur une idée singulière: utiliser les bactéries du sol pour vivre mille ans – et plus, si affinités.

«C’est un bon exemple de mon approche, qui réunit des connaissances mises au point dans différents champs, souvent en dehors de la médecine du vieillissement. Ce cas particulier renvoie à un domaine qui ne relève même pas de la médecine, mais de ce qu’on appelle «bioremédiation» – en clair, la décontamination de sites pollués grâce à l’action de micro-organismes qui, en s’adaptant, parviennent à biodégrader à-peu-près tout.

Raisonnement express: nos cellules recyclent ou éliminent leurs déchets à l’aide de structures internes appelées «lysosomes». Il y a toutefois des résidus tenaces, qui échappent à cette destruction et s’agrègent en une bouillie qu’on englobe sous le nom «lipofuscine». Cette dernière est associée à des maladies dégénératives telles que l’Alzheimer, le Parkison et la dégénérescence maculaire. Signes particuliers: la lipofuscine est fluorescente. D’où la question légitime posée par Aubrey de Grey dans son livre Ending Aging 1: «Pourquoi les cimetières ne luisent-ils pas dans le noir?» Car, en effet, cet amalgame de détritus qui résistent à la dégradation devrait s’y accumuler en grandes quantités… Eh bien, si les tombes ne luisent pas, réfléchit notre biogérontologue, c’est parce que les bactéries du sol ont réussi à dévorer cette crasse toxique dans les corps des défunts. Si seulement ces micro-organismes pouvaient faire le même boulot de notre vivant…

«Deux manières de combattre le vieillissement ont été envisagées par le passé. La première consiste à le traiter comme une maladie qu’on pourrait soigner. Ce serait une folie: cela impliquerait tout simplement de ne plus être en vie. Car le vieillissement n’est qu’un effet secondaire du fonctionnement normal du corps. Il est donc exclu d’éliminer les bases mêmes du vieillissement: il faut réfléchir autrement.» Deuxième approche? «Elle vise à manipuler le fonctionnement du corps en l’ajustant, un peu comme on réglerait un moteur pour qu’il réduise l’usure qu’il s’inflige par son activité.» Du tuning , comme on dit. «Le problème, c’est qu’on peut faire cela avec un objet mécanique, parce qu’on comprend parfaitement son fonctionnement, mais pas avec un corps humain, qui est infiniment plus compliqué.»

Troisième approche, donc: aborder le vieillissement de manière humble, si l’on ose dire, comme un problème de conciergerie, d’entretien au niveau cellulaire. Ne pas prétendre à changer le fonctionnement de la machine, se contenter d’éliminer son encrassement et de réparer les dégâts un par un, à l’aide d’une batterie de techniques hétéroclites. «Dans l’exemple emprunté à la «bioremédiation», nous avons réussi à identifier les bactéries qui décomposent le cholestérol oxydé (un déchet toxique responsable des maladies cardio-vasculaires) et les gènes qui leur permettent d’effectuer ce travail. Nous avons ensuite modifié ces gènes pour les transférer à des cellules humaines. Il faut encore rendre le processus plus fiable et efficace, mais ça fonctionne…»

Chambardement conceptuel: on pense habituellement à notre finitude, à notre nature périssable, comme étant inscrite dans un mécanisme biologique fondamental, semblable à l’obsolescence programmée par laquelle certaines industries limitent sciemment la durée de vie de leurs produits. «Mais en réalité, on sait depuis une soixantaine d’années qu’il n’existe pas un programme génétique pour le vieillissement», assure Aubrey de Grey. Notre dépérissement ne résulterait pas de l’avancement inexorable d’une horloge biologique qui nous condamnerait à vieillir, mais des effets cumulés d’une myriade d’atteintes mineures. L’insuffisance de notre système d’entretien s’expliquerait, d’un point de vue évolutif, par le fait que notre espérance de vie dans la savane originelle était drastiquement limitée par l’environnement et par la prédation. Rien, dans ce contexte-là, ne favorisait la transmission de gènes avantageux en termes de longévité: les individus porteurs d’éventuelles mutations «immortalistes» se faisaient dévorer, ou tombaient dans des ravins en chassant l’aurochs, aussi vite que tout le monde…

Vaincre le vieillissement ne signifierait donc pas traquer un mécanisme essentiel: cela reviendrait plutôt à affronter une série de chicanes. Mais ce défi médical se déroule au bord d’un gouffre philosophique. Question: voudriez-vous vivre mille ans, voire pour toujours? Et accessoirement, voudriez-vous que tous les autres vivent éternellement? Problème majeur pour le travail d’Aubrey de Grey: pour l’instant, une grande majorité des gens répondent «non, merci»… «Il y a une raison à cela. Le vieillissement tue, il produit d’atroces souffrances – et jusqu’ici, on ne pouvait rien y faire. Les gens ont donc évacué ce problème horrible de leur tête, et ils sont bien décidés à le garder hors de leur esprit. Je le comprends psychologiquement: une fois que vous avez fait la paix, pour ainsi dire, avec l’idée qu’une chose si épouvantable vous attend à coup sûr dans votre futur, vous préférez peut-être ne pas réengager la bataille contre cette idée…» Aubrey de Grey appelle cette attitude «transe pro-vieillissement» (pro-aging trance): un état d’esprit qui s’accommode des quelque 100 000 morts par jour dus au vieillissement. «A peu près trente World Trade Centers, soixante Katrinas», écrit-il dans son livre. Aubrey de Grey, lui, ne s’en accommode pas.

Flash-back: comment le chercheur a-t-il brisé sa propre transe? «Je n’en ai jamais été affecté. Depuis que je suis enfant, il est clair pour moi que le vieillissement est le principal problème du monde. Je n’imaginais même pas que quelqu’un puisse voir les choses autrement. C’était un sujet dont je ne parlais jamais. En général, on ne parle pas de ce qui paraît évident. On ne dit pas: «Trouvez-vous, vous aussi, que le ciel est bleu?» J’ai donc vécu près de trente ans en supposant que les biologistes étaient en train de travailler sur le vieillissement; si on n’entendait pas parler de leurs progrès, c’était parce que le problème était très difficile; mais pour finir, ils trouveraient une solution.»

A 26 ans, Aubrey de Grey, qui travaille alors dans l’intelligence artificielle, rencontre la généticienne Adelaide Carpenter, sa future femme. «Il y a toujours eu beaucoup de biologie dans nos conversations au dîner. Au fil des discussions et des années, j’ai réalisé qu’on ne parlait jamais de vieillissement. Un jour, j’ai fini par questionner ma femme là-dessus. Et j’ai découvert que ça ne l’intéressait pas beaucoup. J’étais effaré. Je lui disais: «C’est important, ça tue les gens!» Il se trouve qu’elle était représentative de l’ensemble des biologistes: ils ne sont pas intéressés. J’ai trouvé ça scandaleux.» Que faire? «J’étais dans l’intelligence artificielle pour des raisons humanitaires: je voulais libérer les gens de tâches pénibles telles que le travail dans les mines. Ayant découvert que personne, ou presque, ne s’attaquait au vieillissement, je me suis dit que c’était un problème encore plus grave, et que je serais plus utile à l’humanité en changeant de domaine.»

Premier haut fait dans la guerre d’Aubrey de Grey contre le vieillissement: décrocher un doctorat en biologie, en autodidacte. L’Université de Cambridge le lui décerne en 2000 pour une thèse publiée sous le titre The Mitochondrial Free Radical Theory of Aging. «Tout ce que j’ai eu à faire, c’était passer deux ans dans une bibliothèque, aller à un tas de conférences, ramasser une quantité d’informations», minimise-t-il. La même année, de Grey crée la Methuselah Foundation, destinée à encourager des recherches pour «l’extension de la vie humaine en bonne santé», et s’installe sur les radars de la biogérontologie. «Je suis rapidement devenu le fer de lance de cette mission. L’ensemble de la communauté scientifique qui travaille dans ce domaine est pour ainsi dire mon équipe.»

Dans le sillage de ces premiers travaux, de Grey lance le plan SENS, Strategies for Engineered Negligible Senescence, visant la «sénescence négligeable» à travers une «guerre contre le vieillissement» menée sur sept fronts biomédicaux. La SENS Research Foundation 2, créée en 2009 à Mountain View, Californie, coordonne cet effort. Le huitième front, c’est celui de la communication: «J’essaie toujours d’expliquer que tout ceci n’est en fait que de la médecine. Le but, c’est d’empêcher les gens de tomber malades. Tous les bienfaits qu’on en tirera en termes de longévité ne seront, dans un sens, que des effets secondaires. Si on y réfléchit bien, s’opposer à nos objectifs revient à dire que la médecine gériatrique est une bonne chose seulement à condition que les patients ne guérissent pas…» Autrement dit: si nous réussissions à soigner l’Alzheimer, le Parkinson, le cancer et tous les maux de l’âge, souhaiterions-nous que les seniors meurent quand même, en bonne santé? Il n’y a pas de rupture logique entre la médecine du vieillissement et celle de l’immortalité…

Parmi les questions que tout cela soulève, abordons la plus triviale. Une fois les techniques mises au point, combien cela coûterait-il d’assurer la «sénescence négligeable» pour tous? «Beaucoup moins que les actuels budgets de santé. La grande majorité du budget médical mondial est liée aux maladies et infirmités du grand âge. On économiserait tout cet argent, et on réaliserait des gains indirects. Les gens seraient vieux chronologiquement, mais pas biologiquement: ils continueraient à créer des richesses, plutôt que de seulement en consommer. Les enfants des personnes âgées seraient, eux aussi, plus productifs, parce qu’ils ne passeraient pas autant de temps à s’occuper de leurs parents malades. Bien sûr, on dépenserait de l’argent pour empêcher le vieillissement et ses maladies. Mais ce coût s’autofinancerait par les économies et les gains réalisés grâce aux thérapies.»

Au fait, vise-t-on une immortalité de masse ou pour une minorité d’élus? «Est-ce que ce sera réservé aux riches? Absolument pas! Les facteurs économiques jouent en faveur d’un accès universel à ces soins. Il serait économiquement suicidaire, pour n’importe quel pays, de ne pas mettre ces thérapies à disposition de tout le monde: il coûterait plus cher de maintenir les gens en vie dans un état de maladie, comme on le fait aujourd’hui.» Mille ans de jeunesse pour tous, même si on n’est plus tout jeune, assure Aubrey de Grey. Mille pour commencer. Après, on verra.

1. Aubrey de Grey, avec Michael Rae, «Ending Aging. The Rejuvenation Breakthroughs That Could Reverse Human Aging in Our Lifetime», New York, St. Martin’s Press, 2007, 377 p.

2. www.sens.org

Publicité