CLIMAT

Voiler le soleil pour refroidir la planète: une mauvaise idée pour les récoltes

La diffusion de myriades de particules soufrées dans la haute atmosphère, dans l’espoir de contrecarrer le réchauffement climatique, ne serait pas favorable à l’agriculture. C’est ce que révèle l’analyse de deux éruptions volcaniques massives

Est-ce un rêve d’ingénieur, un remède audacieux contribuant à sauver la planète du péril climatique? Ou un délire d’apprenti sorcier? L’injection, dans la haute atmosphère, d’aérosols – de fines particules en suspension dans l’air – pourrait contrecarrer l’effet des gaz à effet de serre. Ces particules agiraient «un peu comme une ombrelle qui vous protège du soleil», expliquent les scientifiques, en réfléchissant le rayonnement solaire, et en «ralentissant ainsi le réchauffement global».

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Une idée farfelue? Elle est pourtant examinée avec le plus grand sérieux par certains des meilleurs experts du climat. Mais le pari est aussi jugé très risqué. Une étude publiée le 8 août dans la revue Nature apporte de l’eau au moulin de ceux qui prônent la plus grande prudence. Elle montre, en effet, l’inefficacité d’une telle méthode pour réduire les dégâts des chaleurs extrêmes sur la baisse des récoltes des cultures les plus importantes – riz, soja, blé, maïs…

Le projet s’inscrit dans le domaine de la «géo-ingénierie solaire», un arsenal d’antidotes envisagés pour contrôler la surchauffe globale en misant sur deux types de solutions. Les premières visent à limiter les concentrations de CO2, un des principaux gaz à effet de serre. Parmi les méthodes envisagées: piégeage du carbone à la source, suivi de son stockage géologique, reboisement massif, capture du CO2 déjà présent dans l’atmosphère…

Chute des températures

La seconde catégorie de méthodes entend «voiler le Soleil». Le relargage d’aérosols de sulfate dans la stratosphère y figure en bonne place. Un projet imaginé dès 1997, après le Sommet de Rio. Dans le Wall Street Journal, le physicien Edward Teller, un des cerveaux de la bombe H – il inspira à Stanley Kubrick le personnage du Dr Folamour – propose alors l’envoi de poussières de particules d’aluminium dans la stratosphère.

L’idée sera popularisée par un météorologue néerlandais, Paul ­Crutzen, Prix Nobel de chimie en 1995. En 2006, il suggère l’envoi d’énormes quantités d’aérosols de soufre… pour mimer les effets climatiques de l’éruption du volcan Pinatubo, aux ­Philippines, en juin 1991. Ses épaisses fumées avaient alors fait chuter la température globale de 0,5°C pendant plusieurs mois.

Juste retour des choses, les auteurs de l’étude parue dans Nature ont analysé les effets de cette éruption volcanique majeure et d’une autre éruption, celle du volcan El Chichon, survenue au Mexique en 1982. Deux expériences grandeur nature, en somme, dans un laboratoire d’échelle planétaire!

Le moyen le plus sûr de réduire les dommages du réchauffement sur les récoltes, donc sur les moyens de survie de notre espèce, est encore de réduire les émissions de carbone

Jonathan Proctor, chercheur à l’Université de Berkeley

Ces deux éruptions massives ont projeté dans la stratosphère des myriades de particules soufrées. Avec quel impact sur les récoltes? C’est ce qu’ont voulu savoir des équipes américaines, associant les Universités de Berkeley (Californie), de Cambridge (Massachusetts) et Columbia (New York).

En analysant les données de 859 stations météorologiques, ils ont d’abord montré que le Pinatubo a injecté 20 millions de tonnes de dioxyde de sulfure dans l’atmosphère, réduisant le rayonnement solaire d’environ 2,5%. Plus précisément, son éruption a fait chuter de 21% le rayonnement solaire direct, mais a augmenté de 20% le rayonnement diffus. Les chercheurs ont aussi confirmé la baisse de 0,5°C de la température globale liée à cette éruption.

Bénéfices annulés

Ensuite, ils ont repris les mesures des rendements agricoles issues de 105 pays, entre 1979 et 2009. Ils ont confronté ces rendements aux mesures satellitaires des quantités d’aérosols. Puis ils ont intégré ces données aux modèles simulant les effets du climat sur différentes cultures.

Verdict: «La baisse du rayonnement solaire liée à un tel programme de géo-ingénierie annulerait ses bénéfices attendus sur la protection des récoltes vis-à-vis des chaleurs extrêmes», concluent les auteurs. Cela aussi bien pour les plantes cultivées qui aiment les climats chauds et ensoleillés (riz, soja, blé) que pour celles qui préfèrent les climats humides et froids (maïs).

Cette étude enterre-t-elle ce projet de science-fiction? «J’espère qu’elle y contribuera! Les dangers de ces approches sont très grands, mais la tentation d’y recourir risque de grandir», estime le professeur Hervé Le Treut, directeur de l’Institut Pierre Simon Laplace, une fédération de laboratoires français dédiés à l’étude du climat, qui juge ce travail très sérieux.

Les poussières injectées dans la stratosphère n’agissent pas de la même façon que les gaz à effet de serre, alerte l’expert: les premières modifient le rayonnement solaire, les secondes le rayonnement infrarouge. «C’est une deuxième façon d’agir sur le climat, dont on ne soupçonne pas toutes les conséquences.»

Paul ­Crutzen lui-même précisait que cette méthode ne devait être envisagée qu’en dernier recours: en aucun cas pour pallier les insuffisances des politiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre. «Le moyen le plus sûr de réduire les dommages du réchauffement sur les récoltes, donc sur les moyens de survie de notre espèce, est encore de réduire les émissions de carbone», renchérit Jonathan Proctor, premier auteur.


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