Environnement

Le voilier Tara documente la dévastation des coraux dans le Pacifique

A mi-parcours de sa nouvelle expédition, la goélette scientifique française Tara alerte sur le phénomène majeur de blanchissement qui frappe actuellement les récifs coralliens dans le Pacifique. Principale cause: le réchauffement climatique

Novembre 2016, île Ducie, à l’ouest de l’île de Pâques, la goélette scientifique française Tara observe un premier blanchissement massif de la barrière de corail. Le voilier vient d’entamer sa traversée du Pacifique d’est en ouest, qui doit durer deux ans, jusqu’en septembre 2018. C’est la 11e expédition de Tara depuis 2003. Mais l’équipage ne se doute pas encore de ce qui l’attend.

Un mois plus tard, même tableau à Moorea, île de la Polynésie française située à l’ouest de Tahiti. Puis, au fur et à mesure que le voilier progresse au milieu des îles enchanteresses du Pacifique en route vers l’Asie, les épisodes se succèdent de plus en plus dramatiques. Le blanchissement atteint 50% de la couverture corallienne dans l’archipel des Tuamutu (Polynésie française) et près de 70% aux îles britanniques Pitcairns.

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Un peu plus à l’ouest, l’indépendante Samoa bat tous les records: 90% de blanchissement, ce qui a entraîné la mort de certains coraux. Ce n’est pas mieux en Micronésie, où une partie des récifs a déjà disparu quand Tara aborde les rivages des îles Tuvalu et Kiribati. Peu atteintes, les îles françaises de Wallis-et-Futuna semblent avoir été mystérieusement préservées de l’inquiétant phénomène. Mais pas le Japon, où l’équipage de Tara observe un blanchissement de 70% au large d’Okinawa, bien que les eaux y soient plus tempérées.

Pas de doute sur la cause

Aujourd’hui, la goélette n’en est qu’à mi-parcours d’une expédition qui va la conduire à la grande barrière de corail australienne puis à remonter le long de la Chine avant de retraverser le Pacifique dans l’autre sens. «Mais ce que nous avons observé est suffisamment inquiétant pour que nous ayons eu envie d’alerter l’opinion dès à présent», explique Serge Planes, le directeur scientifique de la mission, qui précise: «Certes, l’objectif de l’expédition est de comprendre le fonctionnement des récifs coralliens du Pacifique en effectuant des prélèvements, et les analyses vont prendre encore plusieurs mois. Mais on ne peut faire abstraction de ce que l’on observe en cours de route!»

Je ne pense pas que tous les coraux vont disparaître comme certains le redoutent. Je suis assez optimiste car ces animaux ont des capacités d’adaptation étonnantes

En ce qui concerne la cause principale de ce blanchissement, pour Serge Planes, cela ne fait aucun doute: il s’agit du réchauffement climatique, car «dans des zones aussi peu habitées et polluées que la Polynésie, seule la hausse des températures a pu induire une telle dégradation des coraux. En pratique, ils commencent à blanchir dès que l’eau atteint les 30°. Et plus les épisodes de fortes températures sont longs, plus le blanchissement est fort.»

Le blanchissement n’entraîne pas toujours la mort du récif. Le corail est une petite anémone qui vit en symbiose avec une algue, la zooxanthelle. Celle-ci lui fournit 95% de l’énergie dont il a besoin. Autant dire qu’elle lui est essentielle: on ne dénombre pas moins de 1 million d’algues colorées pour 1 cm2 de coraux. Or lorsque la température de l’eau monte, cela crée un stress particulier qui empêche le corail de reconnaître l’algue comme sa partenaire. Il la rejette alors et se retrouve seul, ce qui entraîne le blanchissement.

Formidable biodiversité

Mais le corail est encore vivant. Il finit par mourir, de faim en quelque sorte, si et seulement si le réchauffement dure au-delà de trois semaines. «Je ne pense pas que tous les coraux vont disparaître comme certains le redoutent. Je suis assez optimiste car ces animaux ont des capacités d’adaptation étonnantes», tempère Serge Planes.

L’objectif que poursuit désormais l’expédition est de mieux comprendre la biologie du corail et de son écosystème pour aider à sa préservation. Il en existe 1500 espèces dans le seul Pacifique et certaines vivent depuis 4000 ans. Dans le Golfe persique, d’autres espèces supportent des températures plus élevées allant jusqu’à 34°. Les prélèvements effectués pendant l’expédition – quelque 15 000 échantillons ont déjà été recueillis sur 17 sites durant cette première année – vont donner lieu à des analyses génomiques, en vue de définir la diversité microbienne associée au corail.

«Cela devrait nous aider à comprendre les facteurs qui favorisent ou non la survie des espèces coralliennes. Et nous pourrons alors agir sur ces facteurs, car si le corail ne va pas disparaître, il est sûr qu’il va profondément évoluer dans les dix à vingt ans», commente Denis Allemand, le codirecteur scientifique de l’expédition.

Comme les récifs coralliens réunissent près de 30% de la biodiversité marine connue – alors qu’ils ne couvrent que 0,2% de la superficie des océans –, il y a urgence à suivre de près ces évolutions que le changement climatique va inévitablement provoquer, et cela en très peu de temps.

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