Aviation

En vol avec la Patrouille Suisse

La formation de voltige aérienne fête ses 50 ans en 2014, tandis que son avenir est incertain pour l’après-2016. En 2013, Ueli Maurer a comparé ses prestations à du «folklore» dispensable, puis il a conditionné sa survie à l’acceptation de l’achat du Gripen, le 18 mai prochain. Quelle est l’ambiance au sein de cette équipe de pilotes de chasse chevronnés? Reportage à Emmen, sur le tarmac mais aussi en plein ciel

D’un coup sec de manche à balais, «Dani», mon pilote, fait plonger le Tigre dans la mer de nuages. En basculant, le jet F-5 compresse mon corps dans le siège éjectable, me faisant respirer par saccades dans mon masque en caoutchouc, tel un haltérophile en pleine levée. A travers la verrière, je vois les sommets des Alpes surgir comme des poissons volants. Puis, c’est la glissade à 900 km/h dans la plaine du Valais, en effectuant, le long des coteaux de vignes, un tonneau de circonstance. Une Helvétie de carte postale défile. A mes côtés, les six avions d’un autre symbole patriotique: la Patrouille Suisse.

Classé au rang de mythe national depuis 50 ans cette année, au même titre que le couteau pliable ou les montres, cette escadrille de six pilotes de chasse, créée lors de l’Expo 64, constitue une vitrine des capacités de l’armée suisse et de ses Forces aériennes, qui fêtent, elles, leur centenaire en 2014. Elle veut surtout véhiculer une certaine idée de la «suissitude»: précision, savoir-faire, haut niveau de préparation. N’en déplaise à ceux qui raillent sa futilité ou pointent les nuisances qu’elle génère, cette formation de voltige déplace les foules lors de chacune de ses prestations.

Il y a deux choses auxquelles il ne faut pas toucher: la Patrouille Suisse et celle des glaciers, avait glissé l’ancien conseiller fédéral Adolf Ogi à ses successeurs au Département militaire fédéral. Ueli Maurer, lui, a osé, qui a affirmé en février 2013 «ne plus avoir besoin d’avions pour assurer notre folklore». Provoquant un immense tollé du grand public et de parlementaires fédéraux de tous bords. «Ueli Maurer doit cesser de remettre en question tout ce qui est sympathique dans l’armée», a commenté, dans la presse, le président du PDC, Christophe Darbellay. Mais en février 2014, le ministre a remis la Patrouille sur les radars politiques, en conditionnant sa survie à un succès de la votation du 18 mai sur l’achat du Gripen, le possible nouveau jet de l’armée.

Une chose est sûre: en 2016, les 54 F-5E Tiger II, datant de 1976, dont 12 sont peints en rouge et blanc pour un usage dans la Patrouille Suisse, seront cloués au sol ou revendus. Comme en 1995, lorsqu’elle avait abandonné le chasseur britannique Hunter, la formation devra donc évoluer, se trouver une nouvelle identité, et un avion – très probablement le F/A-18. Dans le cadre de cette année jubilaire aux relents déjà de fin d’ère, avec en toile de fond un scrutin où s’exprimeront les motivations les plus hétéroclites, Le Temps a accompagné l’équipe deux jours durant, dans son repère, sur le tarmac et dans les airs. «On va d’abord voler gentiment, puis plus hardiment, pour que vous ayez une vision complète de nos activités», a averti Daniel Hösli, «Dani», commandant depuis treize ans de la Patrouille Suisse.

Check-up de pilote

Ne monte pas dans un jet de combat qui veut, du point de vue médical s’entend. A l’Institut médical aéronautique (IMA) de Dübendorf, toutes mes aptitudes physiques sont passées au crible: tests de vision, d’audition, de capacité pulmonaire, radiographie du thorax, mesure de la résistance à l’effort, de la pression dans les yeux et les artères – «chez les pilotes qui doivent supporter 7 à 8 «g» durant certaines accélérations, soit 7 à 8 fois leur propre poids, la pression peut monter entre 340 et 420, alors qu’on dit de quelqu’un qu’il a de l’hypertension si la valeur dépasse 140, dit Andres Kunz, directeur de l’IMA. Il s’agit donc de déterminer les risques à voler», même pour un «simple» passager. Et le médecin d’expliquer le fonctionnement de la «combinaison anti-g»: lorsque l’avion fait des virages serrés, des poches d’air se gonflent automatiquement sur les jambes et le ventre, pour éviter que le sang n’y descende trop et prévenir ainsi toute syncope (ou voile noir). Au final, «c’est quasiment le même check-up que les pilotes militaires qui vous a été imposé», indique la doctoresse Sybille Oberholzer, en me tendant mon papier d’aptitude au vol.

Relève difficile à assurer

Le médecin-chef est aussi aux premières loges pour évoquer la relève dans l’armée de l’air: «Nous cherchons des jeunes en bonne santé, résistants, mais aussi intelligents et capables d’effectuer plusieurs tâches en même temps. Cette combinaison survient peu.» A tel point que l’aviation fédérale, civile et militaire, «manque en moyenne de 150 pilotes de profession, qu’il faut aller chercher à l’étranger». Et, concernant les Forces aériennes, «nous arrivons juste à satisfaire les besoins – 10 à 16 nouveaux pilotes par an.» Selon «Dani», «il y a en général assez de recrues. Mais, oui, les compétences nécessaires ont augmenté: jadis, il fallait simplement savoir voler. Aujourd’hui, tout est plus complexe: technologie, vol en formation, management. Si bien que la plupart des pilotes font en sus un bachelor en sciences de l’aviation».

Le mode de recrutement, aussi, a changé. En lieu et place des sessions éliminatoires auxquelles s’inscrivaient par milliers les candidats, ceux-ci peuvent désormais évaluer leurs chances sur le site Sphair par des tests – «pas sûr que je réussirais», glisse le commandant de 56 ans. Seules quelques centaines s’inscrivent finalement. «On ne voit certes pas ceux qui ne s’annoncent pas, mais ceux qui le font sont très qualifiés. Car il est impératif de ne pas abaisser le niveau d’exigences», justifie Andres Kunz, selon qui la Patrouille Suisse constitue sans doute une source d’incitation. «Naturellement, si le vote du 18 mai est positif, cela fera peut-être aussi une différence…»

Team soudé

Aptes au service, les six as de la Patrouille le sont évidemment sans limite, eux qui comptent au moins 1500 heures de vol sur tous les avions militaires suisses, à réaction ou à hélice; quand ils ne volent pas en rouge et blanc, pour 12 à 16 prestations par an, tous sont pilotes professionnels d’une escadrille de surveillance, sur F/A-18.

Ils se retrouvent dans leur antre, une pièce de la base d’Emmen où règne un joyeux fatras, entre trophées de compétitions, souvenirs offerts par d’autres patrouilles, frigo de boissons, matériel vidéo servant à analyser leurs prestations, casquettes et posters promotionnels ou, sur un coin d’étagère, une pile d’autocollants «oui au Gripen». «Chaque nouveau membre de la Patrouille est choisi par cooptation, parmi la trentaine de papables. En principe, l’heureux élu ne peut refuser ce prestige», explique «Gali», le Jurassien de 35 ans Gaël Lachat, seul membre romand de l’équipe, depuis 2008. Les critères? «Surtout le caractère. On vit ensemble environ 100 jours par an. Il faut une entente parfaite, en plus d’une confiance mutuelle absolue.» Car en formation, seul le leader regarde devant lui, ses coéquipiers ne fixant que le bout des ailes de leur voisin pour s’en tenir à 3 à 5 m durant toute la figure. «A la Patrouille, la star, c’est le team», dit-il.

Ce groupe soudé a-t-il été affecté par les propos du conseiller fédéral chargé de l’armée, sur le «folklore» et le fait d’être «pris en otage» dans la campagne sur le Gripen? «Oui, ça nous affecte tout de même, confie «Gali». Mais aussi parce qu’il y a eu des choses ridicules qui ont été dites par des personnes qui n’ont aucune idée de ce dont elles parlent. Cela dit, dès qu’on se retrouve avec la Patrouille, on ne pense plus à ça, mais uniquement à nos entraînements et prestations. Car nous n’avons aucune influence sur tout cela.» «Nous ne sommes pas sensibles, nous sommes corvéables, abonde «Dani» en riant. Depuis 35 ans que je suis dans l’aviation, j’ai appris à relativiser les débats politiques, et à me focaliser sur l’opérationnel.»

Dégageant autant de l’assurance et du sérieux que de la sympathie et de l’humilité, ces pilotes échangent peu, l’essentiel, lors des briefings décryptant les vols effectués ou à venir, comme celui de ce 30 avril, sur la base de Payerne.

Folklore en deux langues

Le plafond nuageux y est bas. Une fine pluie mouille la piste. «Dani» y pose sont Pilatus, dans lequel il a emmené l’équipe du Temps et le vidéaste de la Patrouille. Derrière les barrières, des dizaines de curieux font le pied de grue. «Nos vols d’entraînement sont annoncés, et un fidèle public vient nous voir», dit le commandant. Ces mêmes fans qui ont réagi aux déclarations d’Ueli Maurer – selon un sondage, 70% de gens qui se sont manifestés se sont dits en faveur du maintien de la Patrouille. «En fait, les mots qui paraissaient durs du conseiller fédéral ont eu pour impact de déclencher cette vague de soutien populaire, dit «Dani». Par ailleurs, en allemand, le mot «folklore» est moins péjoratif qu’en français, faisant plutôt référence aux traditions. Nous avons expliqué que la Patrouille permet de donner une bonne image du produit «armée suisse». D’autant qu’aujourd’hui, les enfants ne voient plus partir leur père au service militaire, celui-ci s’achevant plus tôt. Or, au final, cette publicité ne se fait pas toute seule. Et avec les avions, elle est plus dynamique qu’une division de chars et plus audible qu’une fanfare militaire!»

Convaincre Madonna

D’aucuns reprennent l’argumentaire pour dire que, bien que disposant de l’une des plus petites flottes aériennes d’Europe, la Suisse ose se permettre plusieurs patrouilles: celle des six jets, mais aussi le PC-7 Team et ses neuf Pilatus à hélices, ainsi qu’un team d’hélicoptères Super-Puma. Le lieutenant-colonel Hösli a sa réponse: «Pour les pilotes, les heures de vol avec ces groupes comptent comme entraînement. Comme elles ont parfois lieu dans des conditions difficiles, comme aujourd’hui, ça peut ensuite leur être utile lors des missions de police du ciel, dans le cadre du Forum économique mondial, par exemple; ces heures auraient été effectuées de toute manière, pour des coûts identiques.» La logistique entourant la Patrouille, elle, reviendrait entre 160 000 et 180 000 francs par an. «Et les nuisances concomitantes – pollution, bruit – sont à remettre dans ce contexte», dit-il, alors que déboulent les six jets dans un vrombissement il est vrai supportable, pour enchaîner les figures aux noms fleurant bon la fierté nationale: «Matterhorn», «botte-cul», «Tom Lüthi».

La ville de Lucerne est d’un autre avis, qui a interdit le survol de la Luzerner Fest le 28 juin, officiellement par crainte d’un accident et de bruit accru. «C’est dommage, car la venue – gratuite – de la Patrouille à une manifestation y draine 3000 à 5000 personnes de plus», dit Laurent Savary, porte-parole des Forces aériennes. «C’est une décision politique d’un gouvernement vert. Du bruit, il y en aura déjà avec les feux d’artifice», avise un Daniel Hösli courroucé, car il avait décliné une invitation simultanée à Rome. Avant d’admettre qu’il doit, par rapport à l’époque de son entrée en fonction, en 2001, de plus en plus scrupuleusement annoncer ses lieux d’entraînements, surtout lorsque ceux-ci se déroulent près des zoos, couvents ou écoles, et justifier les activités de la Patrouille. Comme ce soir d’août 2008, avant le concert de Madonna à Dübendorf. «Son manager ne voulait d’abord pas de nous, prétextant que le passage d’avions de guerre [la Patrouille Suisse est l’une des seules d’Europe à utiliser des jets de combat, et non d’entraînement] ne cadrait pas avec l’image de la star. Je lui ai dit que, de même qu’on ne dit pas d’un policier que c’est un guerrier, quand bien même il porte une arme, nos avions sont là pour la sécurité et la stabilité du pays. Nous sommes des messagers de paix! Il a alors accepté», sourit-il, en soulignant son souhait récurrent de faire découvrir les évolutions de ses protégés à des publics inédits. Différents, donc, de ceux qui, acquis, iront cet été par centaines de milliers à AIR14 à Payerne*, le plus grand meeting aérien organisé en Suisse depuis des lustres.

Grand meeting

A ceux qui critiquent l’inutilité de ces raouts de l’aéronautique à résonance souvent militaire, le pilote répond stoïquement: «Ce genre de manifestation n’est pas organisé chaque année. Et dans notre pays, il doit rester possible de célébrer des anniversaires, comme ici les 100 ans des Forces aériennes. Ceci avec des prestations qui suscite l’admiration et le rêve dans le public, tout en montrant les compétences de nos pilotes. Comme tu pourras t’en convaincre par toi-même cette après-midi», conclut-il en usant du tutoiement de rigueur dans les Forces aériennes, et en me ramenant fissa à l’une des raisons de ce reportage, qui a été sollicité il y a presque trois ans déjà.

Expérience bluffante

Ma cuisse de poulet et ses quelques grains de riz dans l’estomac, harnaché en bout de piste à Emmen dans un véhicule à 21 000 CV, et tentant de me rappeler tous les loquets à ne pas toucher autant que les gestes d’urgence, je repense aux mots de Gaël Lachat, la veille lors du check-up: «Piloter le F/A-18 se fait avec la tête et un joystick, tout est électronique. Dans le F-5, on pilote avec les fesses, les sensations sont plus intenses!» Le cockpit, comme d’ailleurs le reste de la carlingue, date en effet des années 1970. Et quand l’aéronef décolle à 270 km/h, les compteurs commencent à s’affoler. En vol calme pourtant, et le manche en main, les sensations sont douces. Sauf quand mon pilote décide d’effectuer une boucle serrée dans le cirque montagneux surplombant Verbier pour un repérage.

Peu avant, notre septième avion, gris et biplace, lui, a suivi des figures en formation avec ses six homologues monoplaces bicolores: majestueux, impressionnant, bluffant d’adresse, au point que, d’un engin à l’autre, l’on peut distinguer les expressions sur les visages. Une heure assis, à avaler le paysage en mode accéléré, dont je ressors avec mon repas encore dans les tripes, mais lessivé par les efforts de mon corps pour contrer les accélérations dues à la force centrifuge. Les pilotes de la Patrouille, eux, effectuent jusqu’à trois vols par jour; ce 30 avril, le dernier aura lieu en fin d’après-midi dans le val de Bagnes justement, en marge de la Patrouille des glaciers. Avant, ils prennent le temps pour une discussion, tournée vers l’avenir.

Futur incertain

Dès 2016 et la fin des F-5 Tiger, la Patrouille Suisse évoluera très probablement sur quatre F/A-18; l’utilisation possible, en formation, de l’avion, avait déjà été annoncée en février par le Département de la défense, pour qui ce jet s’avère bien adapté à la voltige. La patrouille américaine des Blue Angels en est d’ailleurs équipée. Tout ceci pour autant que le financement du Gripen passe la rampe le 18 mai.

Et sinon? «On devra tout reconsidérer», dit le commandant Hösli. Garder quelques Tiger est une option qui a été exclue récemment. «Mais dans un an, la situation sera différente… Ne maintenir que le PC-7 Team et ses avions à hélices n’aurait, par contre, pas le même impact sur le public. Or, ce qui est sûr, c’est que sans les 22 nouveaux Gripen et sans Tiger, on ne pourra pas mobiliser quatre des 32 F/A-18 pour la Patrouille, notamment pour les longues présentations à l’étranger.» Dans les couloirs d’Emmen, des photomontages montrent déjà le chasseur suédois peint aux couleurs du drapeau suisse…

Face à l’idée d’une Patrouille Suisse de F/A-18, certains, notamment les personnes habitant à proximité des bases aériennes, critiquent déjà les nuisances sonores qui risquent d’exploser. «C’est vrai, admet «Dani», de manière générale, le F/A-18 est plus bruyant que le F-5 actuel, c’est pour cela que la Patrouille n’en comporterait que quatre, pour une surface visible totale dans le ciel quasi équivalente.» «On peut aussi adapter différents facteurs de vol, comme le recours (très bruyant) à la postcombustion», ajoute «Gali». «Mais, reprend le commandant, ce que le public attend d’une patrouille, c’est aussi qu’elle fasse du bruit. Regardez l’insatisfaction actuelle des spectateurs en Formule 1, avec des bolides beaucoup moins bruyants…»

Couleur de robe

Reste la question de l’apparence. Tous les pilotes l’admettent: la robe bicolore actuelle de leurs zincs est pour beaucoup dans l’impression laissée dans le public. Pour Ueli Maurer, qui s’exprimait dans l’Aargauer Zeitung , «il est impossible de peindre [en rouge] dix F/A-18 gris, car on en a besoin pour l’engagement militaire». Autrement dit, utiliser des chasseurs vermeils ne cadrerait pas avec leur fonction, de police aérienne par exemple. Selon les technologies actuelles de guerre, la couleur d’un avion importe pourtant peu aux «yeux» d’un missile téléguidé sur lui à grande distance. «Par ailleurs, il serait imaginable, comme avec les F-5 actuels de la Patrouille, de faire jouer à ces avions rouges un rôle clairement distinctif de cible ou d’envahisseur dans les entraînements au combat aérien», dit «Dani».

De toute part, on dit que la priorité n’est pas vraiment là pour l’instant. Et que s’il faut voler en gris, la future Patrouille Suisse volera en gris. Mais en coulisse, il se murmure aussi qu’on trouvera bien, quelque part, le moment venu, des pots de peinture rouge en rade.

* Le meeting AIR14 se déroulera à Payerne les 30-31 août et 6-7 septembre 2014: www.air14.ch

 

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