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Le Lunar Reconnaissance Orbiter. (NASA)
© (NASA)

espace

«Nous voulons être sur Mars vers 2030»

Originaire du canton de Berne, le physicien Thomas Zurbuchen dirige les missions scientifiques de la NASA depuis plusieurs mois. Il fait part au «Temps» de ses priorités, de l'exploration de Mars à celle de la Lune, en passant par l'observation de la Terre

D’un petit village suisse jusqu’au plus haut niveau de l'exploration spatiale américaine: tel est le parcours hors du commun du physicien Thomas Zurbuchen, natif de Heiligenschwendi dans le canton de Berne, à la tête depuis octobre 2016 des missions scientifiques de la NASA. Dans cette position prestigieuse, le spécialiste du soleil et de la météo spatiale, diplômé de l’Université de Berne, sélectionne les missions scientifiques de l’agence spatiale américaine, avec un budget de quelque 6 milliards de dollars par année. De passage en Suisse où il participait à un séminaire organisé par l’Académie suisse des sciences naturelles, l'Helvète à la cordialité et à l’efficacité toutes yankee a fait part au Temps des projets les plus ambitieux de son agence.

Le Temps: Il y a récemment eu des annonces contradictoires quant aux projets de la NASA par rapport à l’exploration de Mars. Quand les Américains iront-ils sur la planète rouge?

Thomas Zurbuchen: Parlons déjà de la situation actuelle: nous avons trois vaisseaux spatiaux en orbite autour de Mars et deux rovers à la surface de cette planète. L’année prochaine, nous allons lancer une mission appelée InSight en collaboration avec les Français. Il comportera un atterrisseur chargé d’étudier la sismologie de la planète, soit sa structure interne. Puis en 2020 nous prévoyons d’y envoyer un rover, qui aura comme tâche de collecter des échantillons et de les ramener sur Terre. Nous ne savons pas encore comment nous y prendre pour les rapporter, mais nous le déterminerons dans les années à venir! Enfin, dans les années 2030, nous allons commencer à nous demander comment envoyer des êtres humains sur Mars, pour faire de l’exploration avec des robots. Notre but est d’avoir nos bottes sur le sol martien dans les années 2030. Mais il y a encore de nombreux obstacles à dépasser.

Que souhaiteriez-vous découvrir sur Mars? Des traces de vie, peut-être?

On sait maintenant que Mars a été habitable par le passé. Il y avait de l’eau, la température était bonne. Sous sa surface, elle pourrait même toujours être habitable. Mais quand on est dans un endroit où il pourrait y avoir de la vie, celle-ci va-t-elle pour autant se former? On ne sait pas! Aujourd’hui, si je rassemble des experts dans une pièce et que je leur demande quelle est la probabilité de trouver une forme de vie à la surface de Mars, leur réponse sera: très faible. Et si on creuse? Il y a plus de chances, mais on ne sait pas. Et la probabilité de trouver une forme de vie éteinte? C’est la question la plus intéressante. 

Rapporter sur Terre des échantillons martiens permettra-t-il d’en savoir plus?

Dans la mission de 2020, nous aurons un bras très sophistiqué pour les échantillons. Cet outil devra vraiment être propre, ne contenir aucune bactérie. Le pire qui pourrait nous arriver est de rapporter sur Terre un échantillon comportant l’ADN lambda, provenant du labo! Nous ferons ensuite nos analyses dans les meilleurs laboratoires. Ces échantillons devront être traités avec beaucoup de précaution, comme le sont les armes biologiques, car on ne sait pas ce qu’ils contiendront. On verra si on y découvre une forme éteinte de vie ou du moins la trace d’une chimie complexe.

Une autre destination privilégiée est la Lune. A-t-elle déjà livré tous ses secrets?

Nous avons un satellite autour de la Lune, le Lunar Reconnaissance Orbiter, qui prend des images. En fait, c’est l’objet planétaire sur lequel nous avons le plus de données. Mais de nombreuses inconnues demeurent, notamment par rapport à ses ressources. Peut-on y trouver de quoi survivre? Nous savons qu’il y a des cratères qui abritent de l’eau sur la Lune, mais leur signature chimique nous paraît encore assez confuse. C’est pourquoi nous aimerions en rapporter des échantillons. Un de nos autres projets est l’étude de la sismologie lunaire, pour mieux comprendre le fonctionnement global de ce corps. Mais notre principal objectif est d’aller à proximité de la Lune pour y construire un avant-poste, à partir duquel on pourrait explorer dans l’espace profond. Cette station serait assez proche de la Terre pour être atteignable, tout en offrant les conditions pour apprendre à vivre dans l’espace profond, où on ne bénéficie plus du bouclier magnétique terrestre qui nous protège des radiations. 

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Les compagnies privées, de plus en plus nombreuses à être actives dans le domaine spatial, comme SpaceX ou Blue Origin, peuvent-elles jouer un rôle dans vos projets? 

Ces compagnies m’intéressent beaucoup, tant que je n’ai pas besoin de les posséder! Comprenez par là qu’elles doivent avoir leur propre but commercial, pour que nous travaillions avec elles. Nous sommes actuellement en discussion avec de plusieurs sociétés qui projettent d’aller sur la Lune. L’idée serait de profiter de leur voyage pour envoyer nos instruments, en payant pour ce trajet. De la même manière, nous pourrions faire un partenariat avec le privé pour aller sur Mars, s’il y avait des projets en ce sens. Notre objectif est de collaborer avec ces compagnies, en aucun cas de rentrer en concurrence avec elles.

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Plus près de nous, quelles sont les activités spatiales qui vont retenir votre attention pendant les semaines à venir? 

Mi-septembre, la sonde Cassini va se désintégrer après treize années en orbite autour de Saturne, une mission qui a transformé notre compréhension de cette planète. Une des principales découvertes a porté sur Encelade, une des lunes de Saturne, qui a un océan. Elle rejette cette eau avec des molécules organiques, mais aussi avec de l’hydrogène moléculaire qui suggère qu’il y a une source d’énergie là-bas. Plus tard dans l’année, nous allons lancer un satellite de météo qui participera d’ailleurs aux prévisions pour la Suisse. Nous avons 20 vaisseaux spatiaux d’observation de la Terre en orbite, et de temps à autres je regarde les données pour la Suisse!

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Après l’élection de Donald Trump, il y a eu des inquiétudes par rapport aux programmes d’observation de la Terre de la NASA, qui portent en partie sur l’étude des changements climatiques. Quelle est la situation actuelle?

Le budget 2018 de la NASA tel qu’il a été proposé par le président prévoit la suppression de quatre programmes d’observation de la Terre. Mais ce budget n’est pas définitif, c’est une proposition qui doit être soumise au Congrès. Pour l’instant, la Chambre des représentants a soutenu le programme présidentiel, alors que le Sénat a réintégré les volets qui doivent être supprimés. Il va donc y avoir des discussions, que la communauté peut influencer en allant défendre les programmes terrestres auprès des membres du Congrès. De mon côté, je ne peux pas faire ça, mais je peux faire en sorte de bâtir les meilleurs programmes d’observation de la Terre possible, avec le budget qui nous sera accordé. C’est mon travail. 

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Plus généralement, comment se passe votre collaboration avec la nouvelle administration américaine?

Cette administration, tout comme les deux partis, soutient la NASA et en particulier ses programmes scientifiques. C’est une chance de bénéficier de cet appui bipartisan. J’espère que nos résultats et nos performances nous permettront de conserver ce soutien dans le futur.

Quelle est votre motivation personnelle à participer à l’exploration de l’espace?

Beaucoup des grandes questions auxquelles nous cherchons à répondre sont globales et pourraient trouver une réponse dans l’espace. Nous avons parlé de trouver de la vie ailleurs que sur Terre. Cela pourrait se produire par l’exploration, ou par l’étude d’exoplanètes. La première de ces planètes (située hors du système solaire, ndlr) a été découverte par une équipe suisse, on en connaît des milliers maintenant, pour beaucoup situées dans une zone habitable. C’est aussi depuis l’espace qu’on appréhende au mieux les problèmes globaux qui touchent la Terre, car avec la distance on peut observer notre planète comme un système, voir comment ses parties interagissent. Je tire ma motivation des impacts que nous obtenons grâce à la recherche, et de la possibilité de faire des découvertes fondamentales, qui ont le pouvoir de changer la manière dont nous envisageons le monde.

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