Loin d'imaginer des projets chimériques, l'Agence spatiale américaine (NASA) vient pourtant de tirer des plans sur la comète. Des plans d'attaque, même! Lundi, la sonde Deep Impact va diriger contre la comète Tempel 1 un projectile qui devrait faire éclater sa carapace de glace et de roche. Pour la première fois, les scientifiques devraient pouvoir étudier l'intérieur d'un de ces mystérieux corps célestes, qu'ils soupçonnent de cacher des informations cruciales concernant l'origine du système solaire.

La plupart des comètes proviennent de deux régions – ceinture de Kuiper et nuage d'Oort – situées aux confins du système solaire et contenant diverses masses rocheuses et glacées. De temps à autre, l'orbite de l'un de ces blocs est perturbée par l'influence gravitationnelle d'un ou de plusieurs autres corps célestes, comme les planètes. Cette boule de «glace sale» se met alors à voguer autour du Soleil, parfois durant des décennies. Sous l'effet du vent solaire, elle perd de sa substance en surface, ce qui crée une ou plusieurs queues de gaz et de poussières. Cette chevelure, qui peut s'étendre sur des dizaines de millions de kilomètres, masque le noyau et rend son observation difficile.

Or, ce cœur est un vieux livre d'archives pour les astronomes. Les composants de la ceinture de Kuiper et du nuage d'Oort seraient en effet les ultimes vestiges de la nébuleuse originelle qui s'est effondrée pour former le Soleil et les planètes il y a 4,5 milliards d'années. Ausculter l'intérieur de ces fossiles spatiaux, et non pas seulement leur surface comme l'ont fait certaines missions précédentes (la sonde Giotto sur la comète de Halley en 1986 ou Deep Space One sur Borrely en 1998), revient ainsi à déchiffrer la genèse du système solaire. Avec peut-être, en sus, une meilleure compréhension de l'apparition de la vie sur Terre, suivant l'hypothèse que ce sont justement les comètes qui y ont apporté les substances organiques nécessaires.

La cible choisie pour sa relative facilité d'accès est Tempel 1, «patatoïde» de 4,8 km de diamètre pour 14 de long. Cette comète, dont l'origine exacte est mal connue, se trouve actuellement à 133 millions de km de la Terre, entre Mars et Jupiter. Pour percer ses secrets, la NASA n'y va pas par quatre chemins. L'expérience, simple en théorie, consiste à placer un objet devant la comète et attendre qu'elle le frappe de plein fouet.

Demain, la sonde Deep Impact, lancée le 12 janvier, va donc larguer son passager: un «impacteur» gros comme une machine à laver et lourd de 372 kg. Puis la sonde va dévier de sa trajectoire, laissant seul l'impacteur sur le chemin de la comète. Et c'est lundi matin, à 7 h 52, que doit avoir lieu le télescopage. Si tout se déroule comme prévu. Car la trajectoire de Tempel 1 n'est pas des plus régulières.

«Ce comportement est peut-être dû à des craquelures à la surface de la comète, suppose Raoul Behrend, de l'Observatoire de Genève. Celles-ci libèrent du gaz, ce qui génère autant de poussées latérales.» Avec ses collègues et comme d'autres groupes, l'astrophysicien genevois tente depuis des jours, à l'aide de télescopes situés à La Silla (Chili), de déterminer le plus précisément possible cette trajectoire. «Ces observations serviront à effectuer les corrections nécessaires sur la sonde ou l'impacteur, car ils possèdent de petits moteurs.» Et vendredi matin – «joli succès pour nous!», se réjouit Raoul Behrend –, la NASA annonçait aux astronomes genevois qu'elle basait désormais ses manœuvres uniquement sur leurs données, choisies pour leur qualité.

L'impact devrait alors avoir lieu à la vitesse relative de 36 700 km/h. L'approche sera suivie jusqu'au dernier moment par des instruments embarqués à bord de l'impacteur, dont une caméra. Mais quel sera le résultat? «Pour être honnête, nous ne savons pas exactement ce qui va se passer», admet le principal investigateur de la mission, Mike A'Hearn, de l'Université du Maryland, dans la revue Science. Les promoteurs du projet espèrent que le cratère créé sera au moins grand comme un terrain de football et profond de plusieurs dizaines de mètres. Les débris éjectés ainsi que le fond de la cavité seraient alors analysés à distance par la sonde Deep Impact, observant la scène en voisine, ainsi que par divers télescopes spatiaux ou terrestres.

Mais d'autres astronomes tiennent la comète pour plus solide. Ils estiment que le cratère sera moins vaste (10 ou 20 m de diamètre) et la matière émise moins importante, rendant toute analyse plus ardue. D'autres encore pensent que Tempel 1 pourrait être si poreuse que l'impacteur s'y enfoncera comme un caillou dans la neige. Les plus pessimistes, enfin, avancent même que le projectile pourrait désintégrer la comète. «Les comètes ont fortement tendance à éclater, justifie Jay Melosh, de l'Université de l'Arizona, dans Science. Comme Shoemaker-Levy 9 qui, en juillet 1994, s'est brisée en 21 morceaux en passant près de Jupiter.»

Quoi qu'il en soit, cette première «attaque» humaine sur un corps spatial va être riche en enseignements scientifiques. Mais chaque comète est différente. Ces résultats seront donc encore plus passionnants lorsqu'ils pourront être comparés à ceux d'une autre mission. En 2014, la sonde européenne Rosetta doit en effet faire encore mieux: poser un atterrisseur sur la comète Churyumov-Gerasimenko pour creuser sous sa surface.

Sur Internet, en léger différé: http://www.nasa.gov/deepimpact ou http://deepimpact.jpl.nasa.gov.