En septembre, un objet rare fera le voyage de Brissago à Zurich. Il s’agit de la momie du corps de Ta Sherit En Jmen, une princesse égyptienne ayant vécu à l’ère ptolémaïque, plus de 300 ans avant J.-C., dans l’antique cité d’Akhmîm, sur le Nil. Autour de 1887, elle a été achetée au Caire par Zaccaria Zanoli, un ingénieur italien marié à une Tessinoise, qui l’a ramenée chez lui, à Brissago. A sa mort, la momie a été léguée à la commune.

Depuis, elle repose à la mairie de Brissago, en attendant d’indispensables travaux de restauration qui ne se sont jamais faits, faute d’argent. En janvier 2019, le gouvernement communal a demandé un devis pour sa restauration, estimée à 123 000 francs. Le Conseil communal a cependant refusé, en mai 2019, d’octroyer un crédit de cette valeur.

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Ces jours, la commune de Brissago et l’Université de Zurich (UZH) ont signé un accord, convenant qu’en septembre la momie quittera les rives du lac Majeur pour être transférée à l’Institut de médecine évolutive de l’UZH. Là, des experts planifieront les interventions nécessaires pour préserver les restes de l’Egyptienne et procéderont à des examens qui pourraient révéler de nouveaux éléments sur son mode de vie.

Une douzaine de momies en Suisse

Directeur de l’Institut de médecine évolutive (IEM) de l’Université de Zurich, travaillant depuis vingt-cinq ans avec les momies, Frank Rühli réceptionnera celle de Ta Sherit En Jmen. «C’est toujours intéressant. On ne sait jamais à quoi s’attendre; c’est comme ouvrir un cadeau de Noël», confie-t-il. L’idée d’accueillir ces précieux restes à Zurich est née il y a un an, lorsqu’il a lu dans le Blick que la commune de Brissago cherchait à s’en départir.

Mais à l’ETH Zurich on la connaissait déjà puisque, il y a une quinzaine d’années, une analyse au carbone y a été faite, évaluant la date de la momification de la princesse à quelque 330 ans av. J.-C. Au moins une douzaine de momies sont présentes en Suisse, affirme Frank Rühli, précisant qu’il n’est pas facile de les comptabiliser; certaines sont celles de corps d’enfants, d’autres ne sont que partielles. D’autres encore font partie de collections privées et ne sont pas exposées.

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«D’un point de vue éthique, il est très important de faire le nécessaire pour préserver la momie de Brissago, sinon elle dépérira totalement», considère ce dernier. Dans une perspective biomédicale, il ne sait pas encore, à ce stade, à quoi mèneront les investigations.

Stabiliser la momie

Dans un premier temps, il s’agira non pas de restaurer la momie, mais de la stabiliser; elle est à peine transportable, tellement elle est décrépite, souligne le médecin. Lorsque ce sera fait, elle sera soumise aux rayons X puis à une tomographie, laquelle permettra d’en obtenir des images 3D. «Grâce à celles-ci, nous serons en mesure de déceler son sexe, son âge, d’éventuelles maladies et, peut-être, la cause de son décès. Ces images rendront également possible la reproduction virtuelle de la momie.»

Ensuite, des échantillons d’ADN et de tissus pourraient être examinés. L’histopathologie – l’étude des changements dans les tissus cellulaires causés par la maladie – pourrait aussi donner des informations sur la provenance exacte de la princesse, son régime alimentaire et ses pathologies. Selon ce qui ressortira de ces analyses, le traitement de leurs résultats pourrait prendre des semaines, voire des mois. Des recherches seront par ailleurs menées pour découvrir les techniques complexes d’embaumement sous le linceul. Enfin, la momie sera restaurée.

Connexion avec le passé

«Grâce à la technologie moderne, nous sommes connectés avec le passé. En nous permettant de mieux connaître les pathologies d’époques antérieures, la paléomédecine sert la médecine moderne; c’est comme mettre ensemble les pièces d’un puzzle», observe Frank Rühli, ajoutant qu’en travaillant avec les momies, il réalise à quel point les gens du passé sont proches de nous, avec leurs joies et leurs malheurs. «C’est comme se regarder dans un miroir.»

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Après ces analyses, la momie et son cartonnage seront restaurés par une équipe d’experts de la filière de conservation-restauration de la Haute Ecole-Arc de Neuchâtel, dirigée par Valentin Boissonnas, en collaboration avec la Haute Ecole des arts de Berne. Ce projet durera de trois à quatre ans. Une fois restaurée, la momie sera déposée dans les collections de l’IEM.