Quatrième dimension

Le voyage dans le temps, de la fiction à la science

Des enfants du futur viendront-ils nous sauver? Alors que la question ressurgit aux Etats-Unis, l’historien des sciences James Gleick explore les bases physiques et fantasmatiques du vagabondage temporel

Le 19 janvier 2017, une femme appelée Laurie Penny erre sur les boulevards vides de Washington. Auteure, journaliste, «barde de la justice sociale», elle parcourt l’assistance clairsemée en scrutant les dégaines et les visages, en quête d’un détail qui trahirait le voyageur temporel venu du futur pour corriger le cours du temps. Ce jour-là, l’époque semble sur le point de s’égarer «dans la mauvaise jambe du pantalon du temps», écrit-elle dans un reportage du magazine californien «Pacific Standard» intitulé «A la recherche de voyageurs dans le temps à la veille de l’investiture de Trump».

Hélas, «on ne peut pas revenir en arrière et changer l’histoire; tout le monde sait que ça ne marche pas comme ça», soupire la reporter. Même les enfants connaissent désormais les règles du voyage dans le temps. L’historien des sciences états-unien James Gleick fait ce constat dans son nouveau livre, «Time Travel, A History». «Vous souvenez-vous, citoyens du XXIe siècle, de la première fois où vous en avez entendu parler? J’en doute. Le voyage dans le temps est aujourd’hui partout – dans les chansons, dans les pubs à la télé…»

Paradoxe du grand-père

On oublie presque qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Des Grecs antiques aux aborigènes australiens, d’innombrables sociétés ont imaginé le voyage vers les étoiles. Par contre, «l’humanité s’est débrouillée pendant des milliers d’années sans se demander: et si je pouvais voyager dans le futur? A quoi ressemblerait le monde? Et si je pouvais voyager dans le passé – pourrais-je changer l’histoire?» Lorsque le Britannique H. G. Wells – «un adepte du socialisme, de l’amour libre et de la bicyclette» – publie en 1895 «La Machine à explorer le temps», un territoire nouveau s’ouvre donc à l’esprit. Wells est l’un des premiers à affirmer qu’«il y a en réalité quatre dimensions: trois que nous appelons les trois plans de l’Espace, et une quatrième: le Temps». Très en vogue dans l’Angleterre victorienne, la «quatrième dimension» était jusque-là «un fourre-tout, une cachette pour le mystérieux, l’invisible, le spirituel», où l’on rangeait des choses telles que la clairvoyance et la télépathie.

Le livre de Wells est un roman, mais certains prennent la peine, dès sa sortie, d’en évaluer la vraisemblance. «En vérité il n’y a pas de voyage dans le temps», écrit Israel Zangwill dans la revue londonienne «Pall Mall Magazine». Le critique (futur leader d’une dissidence sioniste qui envisagera de créer un Etat juif ailleurs qu’en Palestine, par exemple en Argentine ou en Ouganda) est parmi les premiers à pointer deux paradoxes. Premièrement, le «simple» fait de se rendre dans le passé changerait ce passé. Deuxièmement, le voyageur risquerait de se rencontrer soi-même, et donc d’exister simultanément en deux versions… On appelle la première objection «paradoxe du grand-père» depuis que Hugo Gernsback, éditeur de magazines populaires de science-fiction («pulps») imagine, en 1929, reculer dans le temps et tuer son aïeul: «Il s’ensuit que j’aurais pu empêcher ma propre naissance»…

Dispositif anti-âge

On ne modifie pas le passé. Quatre enfants anglais le découvrent en 1905, lorsqu’ils essaient de convaincre Jules César de ne pas envahir la Grande-Bretagne dans le roman «Le Secret de l’amulette» d’Edith Nesbit (une pionnière du fantastique pour la jeunesse, influence majeure des sagas «Narnia» et «Harry Potter»). Il faut attendre la Seconde Guerre mondiale pour que l’ampleur de la tragédie conduise à briser cette règle et à imaginer des commandos de voyageurs dépêchés dans le passé pour tuer Hitler. En 1955, Isaac Asimov fera de la transformation du passé une affaire à grande échelle avec son roman «La Fin de l’éternité», où une confrérie de fonctionnaires du futur, aussi balourds que bien intentionnés, manipule compulsivement l’histoire pour éviter le pire; leurs modifications ne peuvent toutefois remonter plus en arrière que le XXVIIe siècle, date d’invention des «champs temporels»…

Entre-temps, Einstein est passé par là. Désormais, le temps peut se tendre et se distendre en fonction de la vitesse et de la gravitation. Théoriquement, cela permet de faire un bond dans le futur. «Tout ce qu’il faut, c’est approcher un trou noir et accélérer jusqu’à approcher la vitesse de la lumière.» On peut ensuite faire demi-tour et revenir sur Terre frais et fringant comme si on était parti la veille, alors que la planète a pris un coup de vieux. Plus qu’un voyage, c’est «un dispositif anti-âge; et il s’agit d’un aller simple», tempère James Gleick. Le voyage dans le futur (ou dans le «continuum espace-temps» dont parle le mathématicien Hermann Minkowski) a par ailleurs des implications philosophiques déplaisantes. Si on peut se rendre, dès aujourd’hui, dans l’an 2020 pour voir quel temps il y fait, cela signifie que ce futur existe déjà, et que rien de ce qu’on peut faire ne saurait l’altérer.

Tête-à-tête entre moi et moi

Plus terre à terre qu’on ne l’imagine communément, Einstein s’emploiera, vers la fin de sa vie, à tempérer les envolées de son ami mathématicien Kurt Gödel. Celui-ci développe en 1949 un système d’équations relativistes qui «permet d’envisager l’existence d’univers dans lesquels le temps est cyclique». Corollaire: «Dans ces mondes, il est théoriquement possible de voyager dans le passé.» Une question s’ensuit: «Cet univers possible existe-t-il? Est-il celui où nous vivons? Gödel aimait penser que oui.» Bien entendu, «personne ne parviendra jamais à tuer son propre moi passé», dira Gödel en 1972. Et les grands-pères sont saufs car, comme l’écrit la Canadienne Rivka Galchen dans sa nouvelle «The Region of Unlikeness» (2008), «les petits-enfants meurtriers sont inévitablement arrêtés par quelque chose».

Et aujourd’hui? Où en sommes-nous avec le voyage dans le temps, à un moment où on se dit qu’on en aurait bien besoin pour rectifier deux ou trois bévues passées, ainsi que pour guigner dans le futur, histoire de voir si on y est? «Les processus élémentaires peuvent être réversibles; les processus complexes ne le sont pas», répond James Gleick. Les va-et-vient temporels qui sont possibles pour des particules dans des équations de physique ne le sont pas pour «les phénomènes qui nous tiennent le plus à cœur», tels que «l’évolution, la mémoire, la conscience, la vie elle-même». Le physicien Stephen Hawking exclut la possibilité du voyage temporel pour des raisons semblables, qu’il formule en 1992 dans des termes empruntés à la science-fiction. Les lois physiques, écrit-il, semblent former une «Agence de Protection Chronologique» qui empêche l’apparition de boucles temporelles à la Gödel et qui «rend ainsi l’univers sûr pour les historiens». Pour égayer ses calculs avec un argument festif, Hawking organise en 2009 une réception pour voyageurs du futur, mais en ne lançant l’invitation qu’après coup. Personne ne se pointe…

Agir au lieu d'attendre

Que conclure? Si on veut continuer à y croire, on ira chercher du côté des «trous de vers», raccourcis hypothétiques entre des points éloignés de l’espace-temps qui pourraient «être transformés sans trop de peine en machines à explorer le temps», dont la portée serait toutefois très limitée. Mieux vaut agir, donc, plutôt qu’«attendre que des enfants du futur reviennent tout réparer», écrit Laurie Penny. Mieux vaut «vivre dans le présent», suggère James Gleick. Mais restons prudents: «Si d’aventure vous vous voyez vous-même sortant d’une machine à explorer le temps, fuyez aussi vite que vous pouvez.»


 James Gleick, «Time Travel. A History» (Pantheon Books/4th Estate)

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