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Le web, cygne noir du CERN

La Toile s’immisce partout, jusque dans les objets du quotidien. Dans les années 1990, le système fait ses premiers pas dans le plus grand laboratoire de physique des particules du monde, près de Genève. A l’époque, personne n’attendait sa naissance

Dans le cadre de sa cause «Créativité suisse», «Le Temps» publie, du 30 juillet au 3 août, quatre grands articles sur des découvertes faites en Suisse ou sur d'illustres inventeurs de ce pays.

Episodes précédents:

Entre le Jura et le lac Léman se trouve un repère de têtes pensantes. L’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN) abrite le plus grand accélérateur de particules du monde. Une fierté pour la Suisse, qui peut également se targuer d’avoir assisté à la naissance du web sur son territoire. «Un oiseau rare dans le pays, rare comme un cygne noir», écrivait l’auteur latin Juvénal. Sa métaphore illustre bien l’histoire de cette invention sur le sol suisse: un événement que personne n’aurait pu prédire.

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La création du web au CERN est le résultat d’une équation improbable: un bureau perdu dans un vaste campus, un puissant ordinateur cubique et, surtout, un informaticien de génie. A l’orée des années 1990, le Britannique Tim Berners-Lee a une idée qui changera le monde. Il veut se servir de la puissance d’internet, l’infrastructure globale qui existe depuis de longues années, pour relier les ordinateurs de la planète. C’est la promesse d’une connaissance ouverte et accessible à tous, en quelques clics.

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Le jeune scientifique avance sur ce projet en marge de ses activités au CERN, et il souhaite lui donner un coup d’accélérateur. Dans ce millefeuille administratif, tout doit être couché sur papier. Son chef lui demande de rédiger une «proposition» formelle, ce qu’il fera en mars 1989. Il doit toutefois s’y reprendre à plusieurs fois avant d’obtenir une brève réponse devenue culte: «Vague mais enthousiasmant.» Le document, véritable relique pour les spécialistes, est un amas de concepts présentés sous forme de nuages. Au centre de son schéma, un principe informatique déjà bien connu: l’hypertexte. Ce langage permet de sauter d’une ressource présente dans un document à une autre située ailleurs. Appliqué à internet, cela devient une immense toile connectée.

«Du fil à retordre»

Si son concept est prometteur, il est loin de convaincre l’ensemble de ses collègues. Sa proposition est brouillonne, au point que les ingénieurs peinent à en dégager du sens. «J’étais sceptique face à ce jeune homme de quinze ans de moins que moi. Mais il était talentueux et optimiste, c’est rare de rencontrer une personne visionnaire et solide dans le domaine de la programmation», raconte le physicien Ben Segal, d’une voix douce et à l’accent britannique assez marqué.

Dans une salle de réunion dépouillée, au cœur du CERN, l’homme revient sur cette folle aventure. Ce fervent défenseur d’internet, une innovation américaine qui suscite alors la méfiance des Européens, aiguille Tim Berners-Lee dans ses recherches. Au point d’être présenté comme son mentor. Un soutien bienvenu dans cet environnement particulier. L’idée vient du bas de la hiérarchie et les expérimentations dans l’informatique ne sont pas une priorité. La recherche se concentre sur une noble mission: appréhender les lois de la nature en faisant entrer en collision des particules.

«La naissance du web est arrivée ici par accident, la direction du CERN ne voulait pas de distractions», confirme Ben Segal. Un état de fait qui n’empêche pas le projet d’avancer. Il aide son compatriote à obtenir un bijou de technologie: un ordinateur NeXT conçu par Steve Jobs. C’est sur cette machine de couleur noire que sera programmé le World Wide Web. Mais ce système aurait pu porter un tout autre nom.

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Dans son livre Weaving The Web (1999), Tim Berners-Lee détaille avec humour ses différentes idées. Il est d’abord séduit par mesh, qui signifie «maille», en référence à la structure du web. Mais ce mot sonne comme mess, «désordre». Il pense ensuite à The Information Mine («la mine d’information»), dont l’acronyme est TIM. «Trop égocentrique», plaisante-t-il dans son ouvrage. L’appellation finale – le fameux www – laisse toutefois son entourage dubitatif. «Mes amis du CERN m’ont donné du fil à retordre en me disant que ça ne décollerait jamais […]. Néanmoins, j’ai décidé d’aller de l’avant.» En 1990, le tout premier serveur web est en ligne: il s’agit du désormais célèbre http://info.cern.ch, toujours consultable.

Professeur Tournesol

Dans son livre, il apparaît plein d’assurance. Tout le contraire de ses débuts. Tim Berners-Lee est brillant derrière l’écran de son ordinateur, mais dans l’inconfort le plus total lorsqu’il doit «vendre» son idée devant un parterre d’experts. En 1991, ce passionné d’informatique se rend au Texas pour dévoiler son concept. Une grande première. Mais la plupart des chercheurs boudent l’événement. Où sont-ils? Au bar, en train de siroter une margarita. «Au début, c’était un très mauvais communicant, une sorte de professeur Tournesol, hirsute. Tous les chercheurs se marrent gentiment en repensant à cette période», se souvient François Flückiger, informaticien franco-suisse de renommée internationale qui lui succédera au CERN en 1994.

Mais l’esprit tortueux de Tim Berners-Lee fait également sa force. Il se nourrit des compétences présentes à Genève, jusqu’à devenir un «expert mondial dans plus d’un domaine». Une agrégation de compétences qui apportera beaucoup au CERN. François Flückiger cite la théorie du biologiste Jacques Monod: «La naissance du web est un mélange de hasard et de nécessité.»

Les 10 000 physiciens de l’organisation ont en effet besoin de «tuyaux rapides» – d’une bonne connexion – pour mener à bien leurs recherches, d’autant plus qu’ils sont dispersés dans le monde entier. Fort d’un rayonnement international, le centre de recherche est doté des technologies les plus performantes. Il s’agit même en 1991 de la «plaque tournante d’internet en Europe». Avant l’arrivée du web, ces experts devaient créer un compte utilisateur pour accéder à la moindre information sur internet. Désormais, ils consultent immédiatement les contenus de leur choix: annuaire professionnel, documents administratifs, articles scientifiques ou encore agenda des réunions. Ils gagnent un temps précieux.

Essor fulgurant

Cette petite révolution reste un temps dans un cadre institutionnel, ou presque. Car un épisode donne du croustillant à cette complexe histoire de réseaux informatiques. En 1992, Tim Berners-Lee met en ligne une photo de «filles du CERN». L’image représente les membres d’un groupe de musique nommé Les Horribles Cernettes en tenue de soirée. Il pose alors les bases d’un univers marqué par le second degré. Anecdotique? Pas à cette époque. Selon plusieurs médias, il s’agirait de la première photo publiée sur le web. L’invention se propage alors à la vitesse de l’éclair. En 1993, François Flückiger est chargé de présenter le système devant 2000 personnes à San Francisco. Finie la margarita, l’intérêt est cette fois bien réel. «Dans la confusion, les gens pensaient que j’étais Tim Berners-Lee. J’ai senti pour la première fois la frénésie autour du web», se remémore-t-il.

Le 30 avril 1993 marque un tournant historique. Le système n’est plus la propriété du CERN, tout le monde peut s’en emparer. Il prend alors le dessus sur ses quelques concurrents de l’époque, comme Xanadu. «D’autres réseaux de liens hypertextes étaient apparus dans différentes universités. Le nôtre était même le plus nul, si rudimentaire qu’on nous avait refusé une publication à son sujet. […] Cette simplicité hérisse les spécialistes, mais c’est elle qui a permis au web d’atteindre la taille mondiale, alors que les autres systèmes étaient entravés par leur sophistication», racontait au Monde Robert Cailliau en 2007. L’ingénieur belge est le partenaire indispensable de Tim Berners-Lee, celui qui décode ses idées. Mais leur enthousiasme n’est pas partagé par François Flückiger. Le spécialiste craint qu’une entreprise privée s’empare de la technologie née au CERN.

«Cette appropriation aurait été une catastrophe, mais ce n’est pas arrivé. Cela reste un mystère», explique-t-il aujourd’hui. Se joue alors une course contre la montre pour conserver la paternité de cette formidable invention. Une nouvelle règle est finalement établie: le CERN doit être systématiquement présenté comme l’auteur de ce système. Une manière de renforcer l’image de ce haut lieu de la science, qui bataillera pour conserver sa réputation de «berceau du web». Une place dans l’imaginaire collectif, au moment où son cygne noir prend définitivement son envol.


L’histoire d’une désillusion

Le web n’était pas un hochet technologique pour son créateur. L’informaticien Tim Berners-Lee voulait en faire un temple des relations sociales. Un espace connecté dans lequel les individus pourraient travailler ensemble et enrichir leur connaissance du monde. Dans sa forme actuelle, le réseau est loin de l’idéal porté par le célèbre Britannique.

Très vite, des entrepreneurs s’en emparent pour faire de l’argent. Pour fonctionner, leurs plateformes numériques aspirent les données des utilisateurs. «La plus grande préoccupation en matière de protection de la vie privée pour les consommateurs est peut-être le fait qu’une fois qu’ils auront commandé suffisamment de produits, elles auront accumulé suffisamment de renseignements personnels pour leur nuire et en tirer profit», écrivait Tim Berners-Lee dès 1999.

Vient alors l’ère des réseaux sociaux. Ce nouvel écosystème, tout aussi gourmand en informations personnelles, horripile François Flückiger. «Le web, c’est également l’histoire d’une désillusion avec comme résultat un appauvrissement du spectre intellectuel», affirme le désormais membre honoraire du CERN. Selon lui, les selfies ont pris le pas sur le partage du savoir. C’est devenu «l’empire de l’égocentrisme». Plus grave, le web s’est également transformé en lieu de surveillance, marqué par des piratages informatiques et des fuites de données. Sans oublier le fameux dark web, la face sombre du réseau dans lequel grouillent des bandits en tout genre.

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Tim Berners-Lee a toujours eu à cœur de lutter contre ces dérives. Dès 1994, année de son départ du CERN pour le non moins réputé MIT, il fonde le World Wide Web Consortium (W3C). L’organisation souhaite préserver «un seul web partout et pour tous». Un principe aujourd’hui remis en cause par les opérateurs qui prônent la fin de la neutralité du Net. Selon cette idée, ils n’ont pas le droit de bloquer ou de ralentir un contenu au profit d’un autre.

«Mais les opérateurs sont tout simplement jaloux de la réussite de Google, Amazon et Facebook, voilà tout!» estimait le fondateur du web dans une interview récente au magazine Challenges. Aux Etats-Unis, les détracteurs de la neutralité d’internet ont gagné la bataille: cette idée est morte en juin 2018 au nom de la libre entreprise. Une décision qui pourrait inspirer d’autres pays. Pour l’heure, la Suisse suit un chemin inverse.


Doodle, le succès au rendez-vous

Le concept pourrait être gribouillé sur un bout de papier tant il est simple. Le service de Doodle permet aux internautes de fixer efficacement un rendez-vous. Les invités doivent cocher les dates qui leur conviennent et le tour est joué. L’ingénieur en informatique Michael Näf en a eu l’idée au moment d’organiser un souper avec des proches. «Je devais manger avec des amis, mais quelle perte de temps pour trouver une date commune. Ça m’a tellement énervé que j’ai voulu trouver quelque chose de plus efficace», raconte l’Argovien d’origine dans un reportage de la RTS de 2011.

La plateforme, gratuite et financée par la publicité, est lancée dès 2003. La société mère de Doodle, Inturico Engineering, verra le jour quatre ans plus tard. A sa tête: Michael Näf et Paul Sevinç, qui est alors son collègue à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Le succès est rapidement au rendez-vous, au point d’attirer l’attention de Tamedia. Le groupe de presse rachète l’intégralité de la start-up suisse en 2014, qui compte aujourd’hui 28 millions d’utilisateurs mensuels.

«C’est important pour la scène des jeunes pousses suisses de pouvoir raconter des histoires à succès de ce type, qui sont aussi suivies à l’international», racontait en 2017 Michael Näf, qui a vendu ses parts au moment du rachat. Depuis, la société ne cesse de grandir. Elle a lancé un service payant pour les entreprises et un robot conversationnel qui suggère des dates de rendez-vous. Un développement pour rester dans l’ère du temps.

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