Elle s'appelle Xena. A sa naissance, le 2 juillet, elle pesait 1,2 kg. Cette petite truie montre son joli groin plissé dans les pages de la revue Science du 18 août. L'honneur d'un faire-part aussi prestigieux, Xena le doit à sa qualité de clone. Avant elle, il y avait bien eu Millie, Christa, Alexis, Carrel et Dotcom, une portée de petits cochons clones nés le 5 mars dans les laboratoires de PPL Therapeutics, la firme qui avait donné naissance, avec le Roslin Institute d'Edimbourg, à la brebis Dolly en 1996 (lire LT du 15 mars). Mais la naissance des quintuplés n'a pas encore fait l'objet d'une publication dans l'une des revues scientifiques réputées pour officialiser les découvertes. La revue Nature, à qui avait été soumise la découverte, a bien tenté de réagir (lire ci-dessous). Mais Xena sera la première truie clonée à partir d'une cellule fœtale officiellement reconnue comme telle par le monde scientifique. Le cochon fait une entrée chahutée dans l'arche des clonés.

Pour la création de Xena,

l'équipe de l'Institut national de l'industrie animale du Japon a suivi, en gros, la méthode usuelle de production d'un clone. Dans leur principe, les manipulations consistent à prélever le matériel génétique d'un animal existant et à provoquer la croissance d'un être nouveau à partir de ses chromosomes. Le résultat, le clone, possède exactement les mêmes gènes que son «donneur de chromosomes». C'est un animal parfaitement normal, à la seule différence qu'il n'est pas issu de la rencontre de deux cellules sexuelles. Le clonage est ainsi la réplication asexuée d'un être existant, sans qu'aucune combinaison héréditaire n'intervienne entre les patrimoines génétiques d'un père et d'une mère.

Dans les détails, l'opération est délicate. Il s'agit d'abord de prélever les chromosomes. Presque toutes les cellules du corps du donneur contiennent, dans leur noyau, l'information génétique complète. Il serait ainsi théoriquement possible d'utiliser une cellule de patte, d'oreille ou de museau. En fait, les cellules les moins «spécialisées» sont celles qui conviennent le mieux. Dans le cas de la brebis Dolly, le matériel génétique provient d'une cellule prélevée sur un individu adulte. Xena est issue d'une cellule beaucoup moins spécialisée, issue d'un embryon de truie âgé de 24 jours.

L'étape suivante consiste à remplacer les chromosomes d'un œuf normal (la première cellule à l'origine d'un être vivant) par ceux qui ont été prélevés. Pour ce faire, les chercheurs japonais ont procédé par micro-injection. Ils ont débarrassé l'œuf de son noyau cellulaire, et donc du matériel génétique original qui s'y trouvait. Les futurs chromosomes de Xena, extraits de leur cellule, ont ensuite été injectés dans l'œuf à l'aide d'une pipette de verre microscopique mue électriquement.

L'œuf ainsi modifié est prêt. Mais il n'a pas été fécondé. Il n'a pas encore reçu le «signal» qui déclenche habituellement son développement. Cette pichenette, on la lui donne artificiellement sous forme d'une décharge électrique. A partir de cette étincelle, si tout se passe bien, l'œuf commence à croître normalement en culture. Il se dédouble d'abord. Puis la division cellulaire continue, de sorte que le petit embryon compte bientôt quatre, puis huit cellules. Il peut alors être implanté dans l'utérus d'une mère porteuse.

L'opération connaît un taux de réussite très bas. L'équipe japonaise a implanté 110 embryons clonés composés de deux à huit cellules, à quatre truies porteuses différentes. Seule Xena est parvenue à terme. On ne sait qu'une chose de ses 109 compagnons malheureux: ils ont déclenché un état de grossesse chez toutes les mères de substitution. Preuve de son origine héréditaire différente, la porcelette est née avec des soies noires comme celles de sa race, alors que la truie porteuse qui lui a donné le jour avait le poil clair. Un laboratoire indépendant a confirmé, par des analyses génétiques, que Xena était bien un clone.

Les chercheurs, qui travaillent avant tout pour l'«industrie animale» affirment que le clonage pourrait jouer un rôle dans la production de viande. La technique permettrait de reproduire à l'infini les bêtes les plus productives,

comme on le fait par bouturage pour les arbres fruitiers.

Mais le clonage du porc ouvre surtout des perspectives pour la médecine humaine. L'animal, facile à élever, possède en effet des organes de taille comparable à ceux de l'homme. Il pourrait servir de source d'organes de rechange. Le prénom de Xena n'est pas innocent: tiré du préfixe grec «xeno», pour étranger, il commence comme «xénotransplantation», l'opération qui consiste à implanter à l'homme un organe prélevé sur un animal d'une autre espèce.

La xénogreffe se heurte cependant à un obstacle de taille. L'organisme hôte reconnaît l'origine étrangère de l'organe et le rejette très violemment. Pour franchir

cette barrière des espèces, il faudrait modifier le stock génétique des porcs donneurs, afin de rendre leurs tissus compatibles avec ceux de l'homme. Or, pour modifier le génome de toutes les cellules d'un être vivant, le mieux est de s'y prendre tôt. Une modification génétique introduite dans les premières cellules de l'embryon se transmet à l'organisme entier. A partir de cellules de porc rendues «humanocompatibles» par manipulation génétique, le clonage permettrait d'obtenir des animaux adultes, et donc des organes pour la xénogreffe.

Cette perspective est encore lointaine. PPL Therapeutics, par exemple, estime que ses premiers essais cliniques ne devraient pas commencer avant quatre ans. Si tout se passe bien. Car la technologie suscite aussi des craintes d'ordre scientifique. L'espèce porcine est peut-être porteuse, à notre insu, de virus susceptibles de franchir la barrière des espèces et d'infecter la population humaine par transplantation. Un risque difficile à évaluer et à prévenir. Est-ce un hasard? A peine une semaine avant la parution des travaux de l'équipe japonaise, le Roslin Institute a annoncé qu'il allait probablement mettre un terme à ses recherches sur les porcs destinés aux xénogreffes. Selon les responsables, cette décision n'a rien à voir avec le risque des «xénovirus». Il s'agirait de pure stratégie de recherche.