gémellité

Pourquoi y a-t-il davantage de naissances de jumeaux?

En Suisse, comme ailleurs, les grossesses gémellaires 
ont considérablement augmenté depuis presque cinquante ans. Explications

Elles ont fait ce que les Anglo-Saxons nomment leur «baby bump debut», il y a quelques semaines. Non contentes d’afficher fièrement leurs rondeurs de grossesse, Beyoncé, star américaine du R&B et Amal Clooney, avocate britannique de renom et femme de George «What else», ont enflammé les médias à une échelle stratosphérique en annonçant attendre non pas un, mais deux bébés. Avant elles, les actrices Angelina Jolie, Marcia Cross et Julia Roberts, les chanteuses Jennifer Lopez, Céline Dion, Diana Krall ou encore Mariah Carey. Sans compter Charlène de Monaco, Mirka Federer et Laura Bush… Une liste déjà impressionnante, mais loin d’être exhaustive.

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Il n’y a en effet qu’à regarder autour de soi pour s’apercevoir que ce baby-boom de jumeaux n’est pas confiné à l’univers très cloisonné des célébrités. Les statistiques sont d’ailleurs là pour le prouver: dans la population suisse, le taux de naissances multiples a doublé depuis presque cinquante ans, passant de 1,8% des grossesses totales en 1970 à 3,61% en 2015. En cause? Deux facteurs prépondérants: l’âge toujours plus avancé lors de la conception d’un côté, et le recours à la procréation médicalement assistée de l’autre.

Pic durant la Première 
Guerre mondiale

C’est un fait, les femmes mettent au monde leur premier enfant de plus en plus tard. L’âge moyen à la maternité est actuellement de 31,8 ans (contre 25 ans il y a cinquante ans) et la part des mères ayant plus de 35 ans est en progression continuelle, passant de 11,3% en 1970 à 31,2% en 2015. Or des études ont clairement démontré que la probabilité d’attendre des jumeaux dizygotes – issus de deux ovules différents –, augmente à partir de 35 ans.

Pourquoi? Parce que les femmes plus âgées ont davantage d’ovulations doubles ou triples, ce qui augmente les chances de grossesses multiples. La faute à l’hormone folliculo-stimulante, en charge de la maturation de l’ovule, qui se met à sécréter de manière irrégulière lorsque l’on avance en âge. La fréquence des naissances gémellaires spontanées passerait ainsi de 6 pour 1000 avant l’âge de 20 ans à environ 15 pour 1000 entre 35 et 39 ans.

L’importance de ce facteur dans la survenue de grossesses multiples n’est toutefois pas un phénomène nouveau. Durant la Première Guerre mondiale déjà, la France a connu un pic de naissances multiples, en raison notamment de l’augmentation soudaine de l’âge moyen des femmes lors de la conception, les hommes étant retenus au front. Inversement, ce même taux a chuté de manière significative dans les années 60-70, l'âge des mères durant leur grossesse diminuant en parallèle, avant de remonter progressivement au niveau qu’on lui connaît aujourd’hui.

Origine géographique

Par ailleurs, et bien que dans une moindre mesure, l’hérédité ou encore l’origine géographique peut également expliquer la survenue de jumeaux dizygotes. «La proportion de grossesses multiples en conception spontanée est d’environ 1 à 2% en Europe, alors qu’en Afrique ce taux est deux fois plus élevé et il est de moins de 1% en Asie, détaille David Baud, chef du service d’obstétrique du CHUV, à Lausanne. Ces différences trouvent certainement leur explication dans des facteurs génétiques, malgré le fait qu’ils ne soient pas encore bien connus à l’heure actuelle.» Quant aux grossesses spontanées de vrais jumeaux – dits monozygotes – elles restent stables à environ 3 naissances pour 1000 enfants, quel que soit l’âge de la mère, ou son ethnie.

Le principal facteur expliquant l’augmentation des naissances gémellaires se trouve toutefois du côté de la procréation médicalement assistée (PMA), dont l’effet serait en moyenne trois fois plus important que celui du retard des maternités. En 2014, 6270 couples suisses ont eu recours à une fécondation in vitro (FIV), aboutissant dans 15 à 20% des cas sur des grossesses multiples, selon l’Office fédéral de la statistique.

Un taux important s’expliquant par le fait que deux à trois embryons sont généralement implantés simultanément lors d’une FIV, afin d’augmenter les chances de succès. «Et ces chiffres ne tiennent malheureusement pas compte des naissances multiples obtenues par stimulation ovarienne hors FIV, un traitement hormonal permettant d’accroître le nombre d’ovules pouvant être fécondés par des spermatozoïdes et pour lequel aucun registre n’est tenu», regrette Dorothea Wunder, gynécologue au Centre de procréation médicalement assistée (CPMA), à Lausanne.

Grossesses à risque

A titre de comparaison, les pays scandinaves présentent, quant à eux, un taux de grossesse multiple lié à la PMA inférieur à 5%. Et ce, parce qu’on y pratique depuis le début des années 2000 le transfert électif d’embryon unique (eSET) sur la base de critères morphologiques clairement établis. En implantant, au cinquième jour, l’embryon ayant le plus de probabilité de se développer, cette technique permet de conserver un taux de chance de grossesse d’environ 30% tout en diminuant drastiquement les naissances gémellaires. Une méthode dont bénéficieront également les couples suisses dès le deuxième semestre de 2017, suite à la modification de la loi fédérale sur la procréation médicalement assistée, acceptée par le peuple en juin de l’année passée.

Cette démarche est d’autant plus importante que les grossesses multiples ne sont pas sans risques. «Le suivi obstétrical des grossesses gémellaires est plus compliqué, confirme David Baud. Pour les bébés, il y a davantage de risque de malformations, de présentation du siège, de retard de croissance ou d’accouchement prématuré. D’autant plus s’il s’agit de vrais jumeaux partageant le même placenta. Du côté de la mère, il y a plus de probabilités de développer un diabète gestationnel, une hypertension induite par la grossesse appelée pré-éclampsie, ou encore une thrombose des membres inférieurs. Sans compter un taux de césarienne augmenté.»

Prise de conscience

«On se focalise beaucoup sur la grossesse et on oublie parfois d’évoquer les conséquences à plus long terme d’une naissance gémellaire notamment sur la vie de famille, ajoute Dorothea Wunder. Je constate néanmoins une prise de conscience progressive de ces facteurs de la part des couples qui se lancent dans une procédure de procréation médicalement assistée. Ils pensent de moins en moins en termes de deux pour le prix d’un.»

Et que l’on se rassure, il ne s’agit pas d’une fatalité: «Pour beaucoup de couples que je revois après l’accouchement, l’arrivée de jumeaux ne semble pas représenter deux fois plus de travail. Surtout lorsqu’ils n’ont connu que le fait d’avoir deux enfants simultanément», décrit le professeur Baud. Et gageons que, de leur côté, Beyoncé et Amal Clooney n’auront que peu de problèmes d’intendance…

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