Des «yeux» suisses sur Philae

Le Temps: Sur l’atterrisseur Philae, les sept caméras de l’instrument CIVA, opéré par l’Institut d’astrophysique spatiale de Paris, ont été en grande partie développées par votre équipe alors au Centre suisse d’électronique et de microtechnique de Neuchâtel. Quel est votre sentiment aujourd’hui, alors que l’on est à bout touchant?

Jean-Luc Josset: Je suis très stressé, tant le moment est exaltant. Près de quinze ans plus tard, les caméras fonctionnent parfaitement; elles l’ont prouvé récemment en prenant un «selfie» (autoportrait) de la sonde, montant ses panneaux solaires avec la comète en arrière-plan. Elles en prendront aussi des images panoramiques après la descente de Philae vers l’astre, mercredi.

– Quelles seront les caractéristiques de ces images?

– Ces caméras ont été conçues entre 1998 et 2001, à une époque où peu de monde parlait de photographie numérique, et après des premiers travaux de développement effectués pour le compte de l’ESA entre 1992 et 1997. Nous avions rassemblé tout le savoir-faire technologique de l’Arc jurassien pour ce projet sur lequel ont travaillé plus d’une centaine de personnes. Les images que prendront ces caméras auront un million de pixels, soit 10 à 15 fois moins que les clichés pris par les appareils de photo actuels. Les images seront prises par séquences, lesquelles seront transmises de l’instrument CIVA à l’ordinateur de bord de Philae, puis à Rosetta en orbite, puis à la Terre. Elles ne seront que brièvement stockées dans les circuits de l’atterrisseur, qui ne possèdent que deux fois 16 Mo de mémoire.

– Comment se réjouir encore aujourd’hui, quinze ans après la mise au point de ces caméras?

– L’enthousiasme est le même aujourd’hui que par le passé. Au-delà du développement des caméras, si long et qui a mobilisé beaucoup de ressources personnelles et professionnelles, c’est le plaisir d’avoir participé à une mission d’une telle importance, un défi si fabuleux, celui de toucher une matière si extraordinaire datant des origines du système solaire, et qui explique peut-être l’apparition de la vie sur la Terre. L’aspect international de cette entreprise et l’engouement pour le même esprit de découverte partagé par autant de gens ont été fantastiques.