Dans les Pays-Bas florissants du milieu du XVIIe siècle, la figure de Spinoza se dresse comme celle de celui qui a tout compris et qui, en raison même de cette intelligence, est condamné, tel un exilé de l'intérieur, à vivre dans la solitude. Issu d'une famille juive chassée du Portugal, il passe sa jeunesse dans un milieu juif orthodoxe avant d'être formé aux idées nouvelles (Descartes surtout) par un précepteur. Le jeune homme commence alors à prendre ses distances par rapport à la synagogue. Revendiquant une liberté de pensée inacceptable pour les membres de la communauté, il finit par en être chassé en juillet 1656: «Qu'il soit entièrement extirpé du milieu de nous, clama un rabbin; que nul n'ait commerce avec lui… Qu'il soit maudit le jour et maudit la nuit!» Hérétique pour les siens, il n'en demeure pas moins un juif honni pour les chrétiens. Pour penser en paix, il choisira donc une solitude à peine rompue par la fréquentation de quelques amis chers. Pour gagner sa vie, il se fait polisseur de lunettes. Il meurt en 1677, à 44 ans, en laissant en héritage ses principaux manuscrits – dont l'Ethique – qu'il n'osa publier de son vivant.

A l'écart de la société, mais en prise directe sur elle, Spinoza élabore le premier système philosophique totalisant des temps modernes. Même aujourd'hui, après les avalanches idéologiques produites au cours des cent dernières années, sa lecture est rafraîchissante en cela qu'elle pose avec une clarté incomparable les problèmes fondamentaux de la connaissance, de la nature humaine, de Dieu et surtout de la liberté et de la démocratie. «L'Etat est institué pour libérer l'individu de la crainte, pour qu'il vive autant que possible en sécurité, pour qu'il conserve aussi bien qu'il se pourra, sans dommage pour autrui, son droit naturel d'exister et d'agir» écrivait ce sage dans un monde dominé par les despotes.