C'est un coup de glas. Le poète Alighieri Dante vient d'apprendre son bannissement de Florence, sa ville natale. On est au début de 1302 et quelques jours auparavant l'aristocrate avait encore ses entrées auprès du pape Boniface VIII à Rome. N'était-il pas l'émissaire des Blancs, ainsi qu'on surnommait le parti au pouvoir à Florence? Et n'était-il pas chargé à ce titre de s'assurer de la neutralité du souverain pontife qui soutenait les Noirs, la faction adverse? Et voilà que celle-ci triomphe, entraînant la chute de tous les dignitaires de l'ancien régime. Le poète est promis au bûcher.

Mais à quoi pense donc l'écrivain à l'aube d'un exil qui durera jusqu'à la fin de sa vie en 1321? A la fraîcheur perdue de la maison familiale qui l'a vu naître en 1265? Parions qu'il songe surtout à Béatrice, la gamine d'amour avec qui il jouait autrefois, l'ombrageuse à qui il a offert des poèmes braisés, la capricieuse que la mort a fauchée à 24 ans. C'est animé par cette double absence – l'enfance faite ville et la grâce faite femme – que Dante se lance dans son grand œuvre, La divine comédie. Un texte en forme d'élévation qui part des enfers pour camper en bout de course au paradis, après une halte au purgatoire. Et dans cette recherche éperdue d'harmonie – 33 chants pour chacune des trois parties – le poète florentin rend hommage aux maîtres anciens, Virgile en tête. Mais il dessine surtout l'ombre d'un amant inconsolé. Ainsi ces passages où Béatrice renaît pour arracher le héros aux miasmes infernaux. Comme si cette ombre-là seule pouvait habiller l'exil.