Celui qui voyage beaucoup en sait plus que celui qui vit longtemps, dit un dicton oriental. S'il est exact, alors Ibn Battûta en sait plus que bon nombre de ses contemporains. A l'âge de vingt ans, cet érudit arabe né à Tanger au début du XIVe siècle, presque contemporain de Marco Polo, s'élance dans un périple d'une trentaine d'années pendant lesquelles il parcourt la quasi-totalité du monde islamique: La Mecque, l'Irak et la Perse, la mer Rouge, le Yémen et les comptoirs d'Afrique orientale, l'Asie mineure, les territoires de la Horde d'Or et l'Afghanistan, l'Inde, les Maldives, Ceylan et Sumatra jusqu'au port chinois de Zaytûn; retour par Malabar, le Golfe persique, la Sardaigne et le royaume de Grenade, avant de traverser le Sahara dans un dernier effort pour visiter le Niger.

A son retour au Maroc, Ibn Battûta dicte le récit de ses pérégrinations à un lettré, Ibn Djuzayy, à la demande du souverain marocain d'alors, Abu Inan. Il perpétue en cela la tradition des relations de voyage. A ceci près qu'au fil de son récit, Ibn Battûta élève le genre à une véritable peinture de l'univers. Une peinture où se cotoient des descriptions sobres et même austères des lieux qu'il traverse, et des envolées lyriques où le souci d'informer s'estompe derrière le désir de plaire au lecteur. Autre aspect qui le rapproche du célèbre Vénitien.

Mais la valeur du récit d'Ibn Battûta dépasse son caractère documentaire et littéraire. Elle réside aussi dans le tableau que son auteur brosse du monde musulman: celui-ci est peut-être morcelé géographiquement, divisé politiquement, mais à travers sa pratique religieuse et sociale, à travers sa solidarité, la communauté musulmane demeure une et indivisible.