Est-il rat? Est-il cygne? Cette double question a longtemps tourmenté Jean Racine. Non qu'il ait eu un faible pour l'astrologie chinoise. Mais ces deux animaux qui ornent le blason familial sont aussi les pôles antagonistes de son destin. Le rongeur rappelle sa naissance roturière un 22 décembre 1639, à la Ferté-Milon. Le palmipède symbolise au contraire l'élévation sociale, avec en point de mire la cour, ce paradis a priori inaccessible pour un fils d'avoué modeste. Il faut avoir le génie littéraire d'un Pierre Corneille pour y accéder. Jean Racine se sait de cette trempe.

Ce 17 novembre 1667, l'ambitieux se sent plus cygne que jamais. Sa troisième pièce, Andromaque, est jouée à Paris en présence de Louis XIV lui-même. Et, privilège rare, cette première a lieu dans l'appartement de la reine. Le lendemain, la tragédie est à l'affiche de l'Hôtel de Bourgogne. C'est un triomphe public, même si les critiques grimacent. Quelle faute de goût, disent-ils en substance, que d'avoir fait rimer tourments galants et aspirations héroïques! Mais, à 28 ans, Jean Racine n'a que faire des querelles esthétiques. L'ancien élève de Port-Royal – abbaye qui forme à l'époque l'élite intellectuelle – sait désormais que sa plume est un atout maître. Et que cette Andromaque n'est qu'un marchepied sur le chemin de la gloire. Sept pièces après et dix ans plus tard, le dramaturge fait des adieux solennels au théâtre – il rompra ses vœux par deux fois, écrivant encore, à la demande de Madame de Maintenon, Esther et Athalie. C'est que l'homme est désormais comblé: il vient d'être nommé historiographe du roi, et tant pis pour les vieilles barbes de la cour qu'un tel honneur enrage. Racine va pouvoir chanter la grandeur du Roi-Soleil, son idole. C'est le triomphe du cygne.