«N'est-il pas absurde que les lois, qui ne sont que l'expression de la volonté générale, qui détestent et punissent l'homicide, ordonnent un meurtre public pour détourner les citoyens de l'assassinat?» Publié à Livourne en 1764, Des délits et des peines est aussitôt traduit en plusieurs langues, réfuté, défendu, discuté. Il pose, en quelque 200 pages, les principes du droit pénal moderne. Son auteur, Cesare Bonesana marquis de Beccaria, a 26 ans. Héritier d'une famille noble mais guère riche qui a régné sur Pavie, il fréquente l'«Académie des poings», petit groupe de philosophes réformateurs regroupés à Milan autour de l'économiste Pietro Verri. C'est un lecteur fervent des Encyclopédistes et un admirateur de Jean-Jacques Rousseau.

S'inspirant des principes dégagés par les philosophes des Lumières, il tente de rompre systématiquement les liens intimes qui ont identifié jusque-là délit et péché, peine et expiation. Cela l'amène à restreindre le champ du droit pénal pour en exclure le blasphème, mais aussi et il ne sera suivi que beaucoup plus tard, l'adultère et l'homosexualité, et à réclamer des peines modérées. «Pour que le châtiment produise l'effet qu'on doit en attendre, écrit-il, il suffit que le mal qu'il cause surpasse le bien que le coupable a retiré du crime.»

Dans cette perspective, les savants châtiments corporels qui caractérisaient l'Ancien régime deviennent aussi inutiles qu'inacceptables. Beccaria, s'il n'est pas seul alors à prôner l'abolition de la torture, va plus loin et condamne la peine de mort, que Rousseau et Montesquieu justifiaient encore. Le contrat social, tel est son argument, ne saurait comporter la cession par les citoyens du droit de mettre fin à leur propre vie. Et plutôt que d'exercer un effet dissuasif avéré, elle ne fait qu'alimenter la spirale de la violence… Le débat n'a rien perdu de son actualité.